5 questions à… Eirick Prairat : de l’efficacité des sanctions

Après avoir enseigné à l’IUFM de Lorraine, Eirick Prairat est, depuis octobre 2002, professeur de sciences de l’éducation à l’université Nancy 2. Dans ses ouvrages1, qui font référence aujourd’hui, il estime que pour être efficace, une sanction doit être éducative, un concept auquel il essaie de donner tout son sens.

Qu’est-ce qu’une sanction2 éducative ?


 


Pour qu’une sanction soit éducative, elle doit poursuivre trois finalités. Tout d’abord une fin politique : une sanction ne doit pas chercher à entretenir un rapport d’emprise de l’adulte sur l’élève, elle doit au contraire rappeler que la loi est une instance impersonnelle. Une fin éthique également : elle doit apprendre à l’enfant, immergé dans un espace social, que ses actes ont des conséquences auxquelles il doit répondre. Enfin, un objectif psychologique : une sanction doit être un coup d’arrêt. Elle doit marquer une limite dans un phantasme de toute puissance, une dérive violente ou une attitude régressive. Une sanction éducative doit par ailleurs respecter quatre grands principes. Tout d’abord, elle s’adresse à un sujet. Elle doit donc susciter la discussion : pas de sanction appliquée qui ne soit expliquée. Ensuite, elle doit porter sur des actes et non sur la personne elle-même : on punit un vol jamais un voleur. D’autre part, elle doit prendre la forme d’une privation car son ressort n’est pas l’humiliation mais la frustration. La sanction a effectivement une fonction de rétrécissement : elle suspend les droits, réduit les possibilités. Mais elle ne doit pas générer la honte, qui est un sentiment contre-productif. Enfin, elle doit s’accompagner d’un signe, d’un geste à l’égard du groupe, ou de la victime, car elle a une dimension reconstructive3.


 


Dans quels cas une sanction n’est-elle pas éducative ?


 


Lorsqu’elle est jugée excessive, humiliante ou imprévisible. Ou bien encore lorsqu’elle est une pure réaction de colère, un acte silencieux ou une tactique pour réaffirmer une attitude de domination et de maîtrise de l’adulte.


 


Comment faire accepter la notion de sanction par des adolescents très alertés sur les « injustices » et les « abus de pouvoir » ?


 


Travailler sur la sanction, c’est aussi travailler, en amont, sur la loi (qui, dans le cadre scolaire est dictée par le règlement intérieur, NDLR). Il est important que les élèves comprennent que nous ne vivons avec autrui – « avec » et non « à côté » – que si nous vivons ensemble devant la loi. La loi n’est pas seulement une limite, c’est aussi un lien. Elle doit donc être claire et lisible pour rendre la sanction prévisible. En tant qu’enseignant, il faut donc s’engager dans la difficile expérience de la construction de la loi avec les élèves. Comment faire ? Le plus important, peut-être, est de leur montrer que le lieu de la loi est un tiers-lieu, un lieu vide. Je veux dire par là que l’adulte n’est pas la loi, il ne l’incarne pas ; il est simplement le garant d’une instance qui s’applique aussi à lui. L’enfant doit sentir que l’adulte vit aussi dans un monde de contraintes et d’obligations; qu’il ne fait pas tout ce qu’il veut; qu’il est, lui aussi, pris dans une dialectique des droits et des obligations.


 


Qu’est-il indispensable de garder à l’esprit au moment de sanctionner un élève ?


 


Punir nous met en face de nos fragilités. C’est aussi une prérogative exorbitante. Tendre à ne pas nuire, voilà une maxime qui peut guider l’action éducative. Sans quoi les conséquences sur l’enfant peuvent être très différentes ; cela peut aller du repli sur soi jusqu’à l’agressivité. Sanctionner n’est jamais simple ; c’est un art de l’équilibre et de la mesure. D’où la célèbre formule de Freud : « l’éducation doit chercher son chemin entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration ».


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Eirick Prairat est l’auteur de nombreux ouvrages : « Eduquer et punir. Généalogie du discours psychologique », « La sanction, petites méditations à l’usage des éducateurs », « Sanction et socialisation »… Il vient récemment de publier « Questions de discipline à l’école » (Erès, 2003) et « La sanction en éducation » (Presses Universitaires de France, collection Que-sais-je ? 2003).


(2) Le terme de sanction n’est pas limitatif à celui de sanction disciplinaire et recouvre également la notion de punition. Pour Eirick Prairat : “La sanction est entendue ici comme la réaction à un comportement qui porte atteinte aux normes, aux valeurs ou aux personnes d’un groupe constitué”. Lire également : “Sanctions et discipline à l’école“, Bernard Defrance (Syros, 2001).


(3) Trois expériences de pratiques innovantes en matière de sanction éducative sont détaillées dans le rapport d’activité 2003 du Défenseur des enfants, page 177 à 179.

Quelles peuvent être les conséquences, sur le professeur, d’une sanction mal adaptée ?

L’autorité du professeur ne réside pas dans une capacité à se faire craindre mais dans un attachement et une fidélité à quelques grands principes que sont : le respect de l’enfant et de sa singularité, le sens de la justice et celui de l’hospitalité de l’école. Aussi, une sanction symboliquement forte et injuste peut remettre en cause le pacte de confiance qui est au fondement de la relation pédagogique.

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