Comment vous est venue l’idée d’associer le toucher à la lecture ?

Tout simplement devant une tasse de café avec Pascal Colé. Je suis spécialisé dans les recherches sur le toucher, elle est une spécialiste de la lecture. En discutant, nous avons eu l’idée de recouper nos deux champs de recherche. Cela m’intéressait d’autant plus que j’y songeais depuis longtemps, depuis de vieilles lectures sur des méthodes de rééducation qui utilisaient le toucher des lettres. Mais cela n’avait jamais été expérimenté dans la phase d’apprentissage.

Comment se déroule l’expérience ?

Nous sommes partis d’une méthode qui a fait ses preuves et qui associe un travail sur les sons et un travail sur les lettres. Nous y avons simplement ajouté la composante tactile. Concrètement, chaque expérience se déroule sur une année scolaire. L’année dernière, nous avons travaillé avec 230 élèves de maternelle grande section. Nous passons un trimestre à évaluer individuellement le niveau de base de chaque enfant. Ensuite, une fois par semaine, nous nous rendons dans les classes, divisées en deux groupes homogènes. Le premier suit un apprentissage classique. Le second y associe divers exercices consistant à toucher des lettres en mousse, de plus en plus petites, d’abord visibles puis dissimulées par un cache pour que la perception passe uniquement par le toucher. En fin d’année, nous comparons l’évolution des enfants.

Et que constatez-vous ?

Le critère qui permet de savoir si les enfants ont bien assimilé la correspondance entre le son et la lettre, c’est la lecture de pseudo-mots, comme « ti », « ita » ou « ari ». Au début de l’année, les élèves ne savent en lire aucun. A la fin, les enfants des deux groupes ont progressé. Mais ceux qui ont suivi l’entraînement tactile en reconnaissent en moyenne deux fois plus. Par ailleurs, des tests, qui restent à approfondir, démontrent que ces effets bénéfiques se prolongent en début de CP. Et comme ces résultats se confirment d’année en année depuis le début de notre expérimentation, il ne peut s’agir de hasard.

Comment les expliquez-vous ?

Toucher les lettres aide sans doute les enfants à faire le lien entre le son et sa représentation alphabétique, qui est en fait totalement arbitraire et qu’il doit donc apprendre. Si l’on veut pousser la réflexion un peu plus loin, cela tient sans doute à la façon dont fonctionnent nos systèmes perceptifs. La vision permet un traitement quasi instantané des informations, alors que l’audition est beaucoup plus séquentielle. Le toucher obligerait donc l’enfant à visualiser la lettre de façon séquentielle, si je puis dire.