Hors-Série Recherche appliquée (3/10)
5 questions à Edouard Gentaz : l’apprentissage tactile de la lecture

Toucher des lettres en relief facilite l’apprentissage de la lecture. C’est ce qui ressort des expériences menées par Edouard Gentaz, chargé de recherche au laboratoire Cognition et développement du CNRS, en collaboration avec Pascale Colé, de l’université de Savoie. Commencés il y a cinq ans, leurs travaux constituent une première mondiale.

Comment vous est venue l’idée d’associer le toucher à la lecture ?

Tout simplement devant une tasse de café avec Pascal Colé. Je suis spécialisé dans les recherches sur le toucher, elle est une spécialiste de la lecture. En discutant, nous avons eu l’idée de recouper nos deux champs de recherche. Cela m’intéressait d’autant plus que j’y songeais depuis longtemps, depuis de vieilles lectures sur des méthodes de rééducation qui utilisaient le toucher des lettres. Mais cela n’avait jamais été expérimenté dans la phase d’apprentissage.

Comment se déroule l’expérience ?

Nous sommes partis d’une méthode qui a fait ses preuves et qui associe un travail sur les sons et un travail sur les lettres. Nous y avons simplement ajouté la composante tactile. Concrètement, chaque expérience se déroule sur une année scolaire. L’année dernière, nous avons travaillé avec 230 élèves de maternelle grande section. Nous passons un trimestre à évaluer individuellement le niveau de base de chaque enfant. Ensuite, une fois par semaine, nous nous rendons dans les classes, divisées en deux groupes homogènes. Le premier suit un apprentissage classique. Le second y associe divers exercices consistant à toucher des lettres en mousse, de plus en plus petites, d’abord visibles puis dissimulées par un cache pour que la perception passe uniquement par le toucher. En fin d’année, nous comparons l’évolution des enfants.

Et que constatez-vous ?

Le critère qui permet de savoir si les enfants ont bien assimilé la correspondance entre le son et la lettre, c’est la lecture de pseudo-mots, comme « ti », « ita » ou « ari ». Au début de l’année, les élèves ne savent en lire aucun. A la fin, les enfants des deux groupes ont progressé. Mais ceux qui ont suivi l’entraînement tactile en reconnaissent en moyenne deux fois plus. Par ailleurs, des tests, qui restent à approfondir, démontrent que ces effets bénéfiques se prolongent en début de CP. Et comme ces résultats se confirment d’année en année depuis le début de notre expérimentation, il ne peut s’agir de hasard.

Comment les expliquez-vous ?

Toucher les lettres aide sans doute les enfants à faire le lien entre le son et sa représentation alphabétique, qui est en fait totalement arbitraire et qu’il doit donc apprendre. Si l’on veut pousser la réflexion un peu plus loin, cela tient sans doute à la façon dont fonctionnent nos systèmes perceptifs. La vision permet un traitement quasi instantané des informations, alors que l’audition est beaucoup plus séquentielle. Le toucher obligerait donc l’enfant à visualiser la lettre de façon séquentielle, si je puis dire.

Vos travaux ont-ils déjà des suites pratiques ?

Oui. Plusieurs instituteurs ajoutent désormais la composante tactile à l’apprentissage de la lecture. D’autre part, le ministère de l’Education nous a demandé une fiche pratique, publiée sur son site consacré à la lecture. Enfin, dernière évolution de nos travaux : nous commençons maintenant à étudier l’impact de cette méthode, chez les enfants observés, lorsqu’ils passent à l’apprentissage de l’écriture.

Sommaire Hors-série

– 5 questions à… Pascal Huguet : l’influence du contexte sur les performances des élèves (1/10) >> article
– 5 questions à Jean-Pierre Astolfi : l’erreur, source d’apprentissage (2/10) >> article
– 5 questions à Edouard Gentaz : l’apprentissage tactile de la lecture (3/10) >> article
– 5 questions à… André Giordan : donner envie d’apprendre (4/10) >> article
– 5 questions à Agnès Florin sur la scolarisation avant trois ans (5/10) >> article
– 5 questions à Serge Boimare : combattre la peur d’apprendre (6/10) >> article
– 5 questions à… Jean-Paul Roux : la confrontation socio-cognitive (7/10) >> article
– 5 questions à… Monica Gather-Thurler : modifier les cycles d’apprentissages (8/10) >> article
– 5 questions à Stella Baruk : ‘Il faut enseigner les maths comme une langue vivante’ (9/10) >> article
– 5 questions à… Pascal Huguet : l’influence du contexte sur les performances des élèves. (10/10) >> article

Partagez l'article

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.