Humilier, dénigrer, multiplier les brimades ou les atteintes personnelles : le processus du harcèlement moral est immuable. Cette violence sans trace, perverse et quotidienne, vise à pousser vers la sortie une victime discréditée et profondément déstabilisée. Le secteur privé serait le plus touché, mais la fonction publique n’est pas en reste, culture hiérarchique oblige. A défaut de pouvoir licencier, les méthodes y sont plus pernicieuses, à l’image de la « placardisation ».

Depuis sa création en 1999, l’association Harcèlement Moral Stop traite un millier de dossiers par an. « 60% d’entre eux proviennent du secteur public, au sein duquel l’Education nationale figure en deuxième position, derrière la fonction publique territoriale, note Loïc Scoarnec, président de l’association. Le phénomène se confirme d’année en année. Il est récurrent entre professeurs et chefs d’établissement ou entre ATOSS et enseignants. Par ailleurs, il est plus insidieux, plus sournois que dans le privé : il s’agit par exemple de mettre une mauvaise note ou de bloquer un avancement. »

Accumulation de vexations

« Le harcèlement moral est devenu une façon de déplacer les enseignants et de boucher les trous : c’est un nouveau type de management des personnels. » Monsieur A., professeur certifié, sait de quoi il parle. Les démêlés de cet enseignant chevronné ont commencé il y a trois ans, « à cause de mes activités syndicales et de ma décharge horaire qui déplaisaient à mon chef d’établissement », déclare-t-il. « L’événement déclencheur a été mon refus de répondre à une demande de sa part. La mission qu’il me confiait m’incitait en effet à abandonner toute action susceptible d’assurer la défense de mes collègues, ce que je ne pouvais accepter. »

De vexation en vexation, les tensions sont allées crescendo, jusqu’à la visite d’un inspecteur, sollicité par le chef d’établissement lui-même, « au motif que je parlais mal à mes élèves, » précise l’enseignant. « Malgré ses appréciations sans réserve sur la qualité de mon cours, cet inspecteur m’a complètement démoli après coup et m’a signalé par ailleurs l’existence d’un rapport accablant écrit à mon sujet ! »

Menacé de radiation

Devant l’impasse dans laquelle il se trouve, son médecin le met en arrêt maladie jusqu’à la fin de l’année. A la rentrée, le rectorat lui propose un poste provisoire dans un autre établissement. C’est le début de deux années sans accroc, au terme desquelles, à défaut d’être titularisé dans ce nouveau poste, il est contraint de rejoindre son poste antérieur. Mais cela s’avère impossible : le chef d’établissement lui fait comprendre qu’il y est désormais persona non grata.

Le rectorat lui propose alors une autre mutation provisoire. « J’ai refusé d’être pris pour un pion et d’être déplacé au gré des remplacements, » indique-t-il. Conséquence : avant même d’avoir reçu son arrêté de nomination, il est menacé de radiation s’il ne rejoint pas son nouveau poste. « Une incohérence de plus après la décision de me muter d’office sans conseil de discipline, » constate-t-il amèrement.

Une grande solitude

Sans poste depuis la rentrée dernière et dans l’attente d’un procès, l’enseignant ne peut que regretter la solitude dont il est victime dans cette affaire. « En cas de harcèlement, il est très difficile de trouver quelqu’un pour témoigner en votre faveur. Malgré la loi qui interdit cette pratique, le rectorat ne fait rien. On pense que le harcèlement n’existe que dans l’esprit de quelques paranoïaques… Même les syndicats sont incompétents pour régler des affaires de ce genre. Parallèlement à toute action en justice, seules les associations spécialisées sont à même de vous aider. Aujourd’hui, elles représentent mon seul recours. »

« Le cas de Monsieur A. n’est pas isolé, précise Loïc Scoarnec. Nous recevons sans cesse de nouveaux dossiers : un cuisinier victime d’un gestionnaire, une ATSEM (assistante technique et sociale des écoles maternelles) victime d’une institutrice, etc. Nous nous interrogeons même sur les causes d’un suicide, qui pourrait être lié à une situation de harcèlement moral. Pour résoudre ces dossiers, nous cherchons tout d’abord à établir les faits objectivement. Nous contactons donc les responsables de la personne qui se dit victime, et nous demandons l’autorisation de mener une action de médiation, qui consiste à recueillir des témoignages, et dans l’idéal, à essayer de renouer le dialogue entre le présumé harceleur et le présumé harcelé. Je vais d’ailleurs rencontrer prochainement Jacky Simon, médiateur de l’Education nationale, pour lui demander de nous aider à mener à bien ces tâches. »