Spécial Grand Débat
Faut-il accorder davantage d’autonomie aux établissements et accompagner celle-ci d’une évaluation ? (7/8)

Vousnousils.fr a réuni deux responsables syndicaux, Denis Paget (SNES-FSU) et Philippe Guittet (SNPDEN), respectivement professeur de lettres et proviseur, pour débattre autour de cette question-clé du grand débat(1).

Quel bilan dressez-vous de la mise en œuvre des projets d’établissement(2) ? Ont-il vraiment permis aux établissements de définir une stratégie éducative autonome ?


 


Philippe Guittet : Grâce à la bonne volonté du personnel éducatif, des projets d’établissement ont pu être définis. Mais ils restent souvent trop abstraits, trop désincarnés, trop peu suivis d’effets. D’un côté, il faut donc réaffirmer le rôle de l’Etat, afin d’inscrire la politique éducative de l’établissement dans le cadre de la politique éducative nationale. De l’autre, des moyens supplémentaires doivent être attribués pour la mise en œuvre de ces projets d’établissement. Un contrôle a posteriori sur leur utilisation devra évidemment être effectué.


Denis Paget : Le projet d’établissement n’est pas parvenu à devenir le projet fédérateur de l’initiative locale qu’il prétendait être. L’ambiguïté a toujours été maintenue entre une politique éducative nationale et une politique éducative territoriale autonome. Il faudrait donc clarifier ce qu’on attend des acteurs locaux — notamment des établissements et des collectivités territoriales qui les financent —, en termes d’initiatives, de responsabilités et d’autonomie politique, pédagogique ou financière. Le système restant fortement national, il faut construire les outils qui donneront vie à des choix locaux fédérateurs et assumés.


 


Il existe pourtant une autonomie des établissements en matière de projets pédagogiques …


 


DP : Oui, mais ils représentent le plus souvent la somme des projets individuels plutôt que des choix collectifs. En fait, le cadre dans lequel les décisions sont prises n’est pas bon : la démocratie interne ne fonctionne pas bien. Par exemple, les indicateurs de réussite, d’échec ou de difficultés fournis par les divers échelons (établissements, académies, ministère) sont peu exploités; ils restent le plus souvent confidentiels. D’autre part, au sein des établissements, les conseils d’administration discutent peu de la politique de l’établissement et prennent peu de décisions stratégiques. Bref, la direction des établissements devrait être plus collective, car elle ne peut être efficace que s’il y a un engagement de tous les acteurs.


 


Etes-vous favorable à une plus grande autonomie des établissements scolaires ?


 


PG : Oui. Mais cela implique quelques évolutions : recentrer le conseil d’administration(3) sur la politique de l’établissement et sa stratégie pédagogique ; lui donner « matière à débats et à décisions », notamment dans l’emploi des moyens matériels et humains mis en oeuvre; remplacer la commission permanente par un bureau, plus restreint, qui pourrait prendre des décisions quotidiennes ; et enfin, créer un conseil scientifique et/ou pédagogique composé d’enseignants, afin qu’ils jouent un rôle plus important, et spécifique, dans la mise en œuvre du projet d’établissement.


DP : C’est exact. Sans doute faut-il créer un conseil pédagogique par établissement, comme le souhaiterait le ministère. Mais il ne doit pas être une instance hiérarchique qui supervise l’équipe pédagogique. Il doit être un organe collectif, fondé sur des modes de désignation suffisamment démocratiques. D’une manière plus générale, l’autonomie accordée par les premières lois de décentralisation est suffisante, mais ses modalités de fonctionnement sont lamentables. Le fonctionnement du conseil d’administration, par exemple, ne permet pas d’accomplir des choix pédagogiques au sein de l’établissement. Cela décourage les plus convaincus.


 


Comment repenser l’évaluation des établissements dans l’hypothèse où ils deviendraient plus autonomes ?


 


DP : L’évaluation doit être interne et externe. Pour l’instant, elle est essentiellement externe, sous la houlette des corps d’inspection. Mais on pourrait aussi imaginer un regard extérieur à l’Education nationale, ce qu’on appelle au plan européen un « ami critique ». Je crois qu’il faut également mettre en place un dispositif plus intégré, qui ne coupe pas la vie de l’établissement de ce qui se passe dans la classe. Il mêlerait évaluation disciplinaire et évaluation globale sur les performances de l’établissement. L’évaluation aujourd’hui reste trop individuelle.


PG : Je suis d’accord sur le fait que cette évaluation doit être interne et externe à la fois. Il faut une évaluation externe au niveau académique pour faire remonter les projets porteurs et diffuser les innovations intéressantes. Les corps d’inspection, mais aussi un regard extérieur à définir, pourraient mener ce type d’évaluations. A l’interne, il revient bien entendu au conseil d’administration, sous la présidence du chef d’établissement, de mener cette réflexion.


 


La mise en place de contrats d’objectifs entre académies et établissements peut-elle être le gage d’un meilleur fonctionnement du système éducatif ?


 


PG : Les établissements ont effectivement intérêt à développer la contractualisation, qui scelle le projet d’établissement en concertation avec l’académie. A travers ce contrat, ils s’engagent sur des objectifs, tandis que l’académie s’engage sur des moyens. Ayant acquis ce nouvel espace d’autonomie, ils pourront mieux répondre aux exigences variées des acteurs territoriaux auxquels ils sont liés (collectivités territoriales, entreprises, bassin d’emploi, etc.), tout en s’inscrivant dans le cadre d’un pilotage national et académique.


DP : Le risque des contrats d’objectifs passés avec les académies est d’accentuer les inégalités entre régions en survalorisant la politique régionale (ou académique) au dépend des objectifs nationaux. Or, nous avons besoin d’une politique nationale qui décide qu’il n’est pas normal que 70% des petits Bretons de 3ème passent en seconde alors qu’ils ne sont que 52% à Lille. Aujourd’hui, c’est surtout la règle à calcul qui décide que Lille perd des élèves et doit donc rendre 500 emplois. Ce retard devrait au contraire s’accompagner de postes plus nombreux et de moyens supplémentaires.


 


                                                 Propos recueillis par Fanny Rey

 


(1) La fiche descriptive des enjeux de cette question, accessible sur le site web du ministère (cliquez ici), fournit une bonne introduction à la problématique de l’autonomie.


(2) Le projet d’établissement est un document élaboré au sein de l’établissement, dans lequel celui-ci définit, sous forme d’objectifs et de programmes d’action, la manière particulière dont il entend mettre en œuvre les programmes nationaux et les orientations académiques et nationales. Il peut concerner plusieurs aspects de l’autonomie des établissements : projet pédagogique, rythme scolaire, organisation du travail personnel et du soutien, actions d’orientation, actions d’insertion sociale et professionnelle des élèves, activités périscolaires, etc. Pour plus de détails, cliquez ici.


(3) Pour de plus amples informations sur le fonctionnement des établissements, et notamment sur le rôle du conseil d’administration, de la commission permanente, du chef d’établissement, etc., consultez les fiches appropriées du Guide juridique du chef d’établissement, accessibles sur le site web du ministère.

Les interviewés

Philippe Guittet est proviseur du lycée Bessières à Paris et secrétaire général du SNPDEN, le syndicat majoritaire des personnels de direction de l’Education nationale (proviseurs, principaux et adjoints).


Denis Paget, professeur de lettres au lycée Camille-Claudel de Blois, est co-secrétaire général du Syndicat national des enseignants de second degré au sein de la Fédération Syndicale Unitaire (SNES-FSU), le syndicat principal des enseignants du secondaire.

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