Spécial Grand Débat
Quel socle commun de connaissances, de compétences et de règles de comportement, les élèves doivent prioritairement maîtriser au terme de chaque étape de la scolarité obligatoire ? (6/8)

VousNousIls.fr a réuni Marie Duru-Bellat, professeur en sciences de l’éducation, et Jean-Michel Zakhartchouk, professeur de français en collège, pour débattre autour de l’une des questions centrales du Grand Débat.

Les apprentissages scolaires fondamentaux en primaire (apprendre à lire, à écrire et à compter) doivent-ils être redéfinis pour répondre à l’élargissement des connaissances du monde moderne ?


 


Marie Duru-Bellat : Certes l’ouverture sur le monde est importante, mais les évaluations qui sont menées par le ministère montrent que 10 à 15 % des élèves sortent de l’école primaire avec des difficultés importantes pour comprendre ce qu’ils lisent. Un tel constat doit nous amener à établir des priorités. Avant même de penser à élargir les compétences de fond, il faut travailler à les construire.


Jean-Michel Zakhartchouk : On pose sans doute mal le problème quand on oppose les apprentissages fondamentaux à l’apprentissage d’autres connaissances ou compétences, telles que les activités artistiques, les nouvelles technologies, savoir décoder les images, etc. Il faudrait plutôt envisager ces apprentissages nouveaux comme des activités à travers lesquelles peuvent s’effectuer l’apprentissage de la lecture, de l’écriture ou du calcul.


 


Faut-il enseigner les langues vivantes dès la maternelle et faire en sorte que la maîtrise de l’anglais devienne une compétence obligatoire pour tous ?


 


JMZ : On a souvent tendance à penser que les apprentissages sont meilleurs s’ils sont commencés tôt. Plutôt que d’abonder en ce sens, peut-être pourrait-on, là aussi, envisager de mettre la sensibilisation aux langues étrangères au service de l’apprentissage de la langue française, par exemple en établissant des comparaisons entre les langues, ou en montrant qu’il existe plusieurs manières d’organiser et d’exprimer le monde.


MDB : Cela peut effectivement paraître sympathique d’introduire les langues vivantes dès la maternelle. Mais une étude menée par l’Institut de recherche sur l’économie de l’éducation (Iredu) a montré que les maîtres qui enseignent l’anglais prennent en fait sur le temps alloué normalement au français. Ce dont pâtissent les élèves faibles qui ont besoin de plus de temps en français. Si on veut malgré tout introduire les langues dès le primaire, cela relève d’une décision politique, et la question reste alors : à la place de quoi le fait-on ? De la même manière, rendre l’anglais obligatoire pour tous est une décision politique qui n’a pas de justification ou de contre-indication éducative en tant que telle.


 


Doit-on remettre en cause les principes actuels de l’enseignement au collège : le collège unique, l’enseignement disciplinaire, le brevet final ?


 


MDB : En France, on constate des difficultés à mettre réellement en œuvre les principes du collège unique. Faut-il pour autant le remettre en cause ? Je ne le crois pas. Si on commence à dispenser les uns de certains apprentissages dès 14 ans, les autres dès 15 ans, on va vite revenir au système dual d’antan qui mettait les élèves originaires de milieux modestes dans des filières qui les excluaient définitivement. Le collège unique est le meilleur garant de l’intégration.


JMZ : Je suis également un ardent défenseur du collège unique. Mais je pense qu’il faut réaménager le brevet, qui ne sert pas à grand-chose actuellement. Sa refonte pourrait permettre de préciser le niveau de connaissances/compétences auquel on veut que chaque élève arrive en fin de collège. On pourrait se fixer des objectifs concrets tels que : tout élève doit être capable de lire et de comprendre une page d’un quotidien régional; il doit être capable de faire un exposé oral de quelques minutes sur un sujet qu’il a préparé, etc.


 


Quelle place donner à l’enseignement professionnel à l’école ? Faut-il le limiter à une filière spécifique au lycée ou introduire plus d’enseignement manuel et technique dès le primaire ?


 


MDB : Il n’y a pas de raison de réserver l’enseignement professionnel aux élèves les plus faibles. Il pourrait donc être incorporé à la culture commune. Sans doute pas dès le primaire, mais au collège. Le danger dans ce cas, est que l’on fasse de la technologie abstraite et qu’elle devienne finalement une discipline comme les autres. Cela pose une autre question : faut-il tout scolariser ? L’école n’apprendra jamais tout.


JMZ : Il faut réaffirmer que la culture technologique fait partie de l’enseignement général. Elle doit être un biais par lequel les autres apprentissages se poursuivent. C’est la raison pour laquelle je défends les itinéraires de découvertes (IDD) obligatoires pour tous : les mathématiques, par exemple, sont presque toujours nécessaires quand on fait de la technique. Les filières techniques ne doivent pas servir à abandonner les élèves en difficulté. Il faut leur donner leur chance au sein du socle commun.


 


Comment organiser l’apprentissage scolaire des règles de vie communes ?


 


MDB : Là aussi, le danger est d’en faire une matière : les cours de morale ne sont certainement pas la solution. C’est plutôt le fonctionnement de l’école en lui-même qui doit être éducatif. Les enseignants doivent savoir donner l’exemple et s’appuyer sur les personnels chargés de la vie scolaire pour mener à bien cette tâche.


JMZ : Je crois que ce serait une erreur de séparer l’apprentissage des savoirs et celui des règles de vie commune. Les valeurs de coopération, par exemple, me paraissent servir à la fois les deux objectifs : il ne faut pas hésiter à demander aux meilleurs élèves d’aider les plus faibles. Autre exemple : quand on fait de la recherche d’informations, il faut aussi éduquer à la probité intellectuelle dans la sélection et la réutilisation des textes. Il y a presque toujours moyen de faire un apprentissage civique dans tout apprentissage disciplinaire.

Les interviewés

Marie Duru-Bellat est professeur en Sciences de l’Éducation à l’Université de Dijon et chercheur au CNRS au sein l’Institut de recherche sur l’économie de l’éducation (Iredu). Elle a écrit avec François Dubet « L’hypocrisie scolaire », paru au Seuil en 2000.


Jean-Michel Zakhartchouk est professeur de français au collège Jean-Jacques Rousseau, à Creil, et rédacteur aux « Cahiers pédagogiques ». En 2002, il a publié « Enseigner, un métier à réinventer », aux Éditions Yves Michel.

Partagez l'article

Les commentaires sont fermés .

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.