Considérations liminaires :

1 – Situation personnelle

Bien que hors circuit, puisque retraité depuis bientôt deux ans, je reste bien sûr intéressé et me considère encore comme concerné par tout ce qui touche au fonctionnement de l’Education Nationale. C’est l’avenir de notre pays et singulièrement celui de mes petits enfants qui est en jeu…
J’espère que cette période de réflexion qui s’ouvre ne sera pas une nouvelle « pseudo concertation », qui mobiliserait inutilement les acteurs et les énergies, sans une réelle volonté d’adaptation de notre système éducatif ! Déjà, alors que j’étais en activité, j’avais transmis une contribution à M. le Ministre ALLEGRE début 1998, par l’intermédiaire de ma députée, afin de respecter mon devoir de réserve et de ne pas risquer de m’attirer les foudres de ma hiérarchie !… Mon analyse et mes suggestions n’ont certainement servi à rien, bien qu’un courrier accusé de réception du ministre m’ait été envoyé en m’assurant de sa prise en compte par la commission MEIRIEU. Il est vrai que M. ALLEGRE fût remercié quelques mois après .
Sans présomption aucune, je tiens tout de même à préciser que les observations et propositions que je vous transmets ci-après s’appuient sur mon expérience de terrain, acquise dans les fonctions successives que j’ai exercées au cours des 37 années de carrière, sur 5 établissements, et que je me permets de citer :
– 12 années scolaires comme professeur technique de L.T. (Dessin Industriel en Construction Mécanique)
– 10 années en qualité de professeur technique Chef de Travaux de L.T-Lycée Rascol ALBI
– 15 années, proviseur de Lycée Général et Technologique avec L.P. annexé.(fin de carrière au lycée Saint-Cricq à Pau)

2 –Constat sur le fonctionnement actuel du Système Educatif :

Le système éducatif est vaste et complexe, de la maternelle à l’Enseignement supérieur. Mon propos se limitera à ce que je pense connaître de par l’expérience acquise dans ma pratique professionnelle, c’est à dire l’enseignement de second cycle en lycée. Je n’aborderai donc pas les cycles de l’école primaire ni du collège… qui par ailleurs sont déterminants.
Notre modèle d’enseignement a assez peu évolué dans son organisation et ses pratiques pédagogiques depuis des décennies, bien que nous ayons vu l’enseignement de masse se généraliser. A savoir : des programmes par disciplines, des enseignants spécialisés par matière, un empilement d’heures de cours à suivre (ou à subir par certains élèves !), des examens d’évaluations en fin de cycles.
Ce système convient plutôt bien aux bons et très bons élèves qui se fondent dans le moule. Ceux-là s’adaptent, s’y épanouissent assez bien et en général réussissent bien. Puis, une autre tranche de jeunes qui pour des raisons diverses font partie des moyens, voire des moins bons élèves. Ceux-là ont beaucoup de difficultés à s’adapter pour suivre les cursus, malgré les efforts déployés ici ou là, une partie encore trop importante d’entre eux échoue…
Le lycée de la 2de à la Tle, tel qu’il est encore organisé aujourd’hui est plutôt fait pour les élèves bons ! Les constats et propositions essentielles que je vais développer plus loin me semblent de nature à rendre la réussite si non pour tous, au moins pour un plus grand nombre.
J’évoquerais donc TROIS sujets qui me sont apparus comme très importants et qui me tiennent à cœur, il s’agit de la formation des maîtres, en second la pédagogie dominante des enseignants dans « leur » classe et enfin et surtout le frein aux évolutions dont je rends les corps d’inspections responsables.

Primo : Concernant la formation des maîtres, force est de constater que le système a tendance à se reproduire de générations en générations. C’est un fort encrage culturel ! Le vivier des enseignants-formateurs en IUFM étant celui des collèges et lycées, voire de l’université où perdure une pédagogie traditionnelle que je qualifierai de conservatrice… Les élèves professeurs reçoivent en IUFM des enseignements complémentaires toujours très dogmatiques et parcellaires, presque comme en CPR dans les années 60–70 ! La part sur les méthodes et techniques de conduite d’une classe y est trop réduite. (dixit les stagiaires IUFM 2ème année que j’ai accueillis avec intérêt chaque année scolaire dans mon établissement)
Comment pratiquer ensuite sur le terrain du travail en équipe et interdisciplinaire ? D’autant que trop peu d’anciens collègues sont disposés à les entraîner dans ces pratiques.
Ils reproduisent en classe, chacun d’eux, dans leur discipline étroite un enseignement trop isolé des autres, où créativité, innovations et imaginations ne sont pas assez recherchées ni mises en œuvres ! Ensuite dans les établissements, ce n’est qu’une faible partie des jeunes enseignants qui par goût ou dispositions personnelles recherchera à s’engager dans un travail mettant en synergie plusieurs matières.
Par ailleurs, la formation en IUFM devrait inclure une approche de la vie économique, sociale, commerciale et industrielle. Pour eux aussi, un ou des stages périodiques –actions- hors du système éducatif serait nécessaire afin de les aider à mieux appréhender leur fonction et leur mission… et leur environnement.

Deusio : Thème en relation avec le sujet précédent, trop peu d’enseignants sont disposés –parce que non préparés- à asseoir leur enseignement sur une pédagogie du projet où les élèves deviendraient acteurs de leur formation.
L’enseignement encyclopédique qui est toujours de règle ne convient pas à une frange assez importante d’élèves. La pédagogie devrait pourtant s’adapter à ces publics. Faire passer les connaissances au travers de supports concrets devrait être recherché pour éviter que le faibles décrochent.
Aux anciens profs aussi, la formation suivie en IUFM ou en CPR les a confortés dans leur discipline, sans qu’ils aient appris les moindres méthodes et techniques de travail en commun . Leur hiérarchie pédagogique les encourage à promouvoir avant tout leur seule discipline de base sans approche transversale susceptible de faciliter la formation et la réussite globale de l’élève !
Heureusement, quelques enseignants, peu nombreux dans chaque établissement, acceptent toutefois à leur initiative ou sur les encouragements de leur chef d’établissement de conduire des actions à plusieurs disciplines, susceptibles de favoriser la réussite. A l’opposé, rien n’oblige ni pénalise les professeurs qui refusent la pratique du travail en équipe en vivant reclus dans leur classe !
Pour illustrer mon propos, je ferais état de la mise en œuvre des TPE (Travaux Personnels Encadrés), issus des travaux de la commission ALLEGRE-MEIRIEU de 1998.
La volonté du ministre, pour favoriser le travail interdisciplinaire –et donc la réussite des élèves- était de mettre de 3 à 5 matières en relations pour asseoir l’étude des programmes aux niveaux première et terminale. La plupart des acteurs (syndicats, corps d’inspections, etc…) a résisté, freiné, pour ne pas trop déranger les pratiques, les féodalités disciplinaires et l’ordre établi ! Finalement le ministère après concession a tranché à la baisse : les TPE ont été mis en œuvre à la rentrée 2000 en 1ère puis en Tle en 2001, donnant l’occasion à chaque élève de préparer un dossier d’étude et de synthèse portant sur deux disciplines enseignées (seulement 2 !). C’est la plus importante innovation depuis les 20 ou 30 dernières années… Et personne ne s’en plaint aujourd’hui, bien au contraire.

Tersio : Sur l’organisation pédagogique placée sous la tutelle des « corps d’inspection« . Les contenus et finalités, malgré quelques timides évolutions, me sont apparues trop sclérosés et cela -et je tiens à le dire haut et fort- étant essentiellement dû au mode de fonctionnement des corps d’inspections pédagogiques (IPR-IA) et singulièrement des groupes disciplinaires d’Inspection Générale (IGEN,…)
Les IG et « leurs » IPR sont en grande partie à l’origine du cloisonnement des disciplines, à l’absence ou la très grande insuffisance de travail en équipe des enseignants, de l’enseignement dispensé trop dogmatique et parcellaire auquel les élèves moyens ou faibles ne parviennent pas à s’adapter ni à le supporter, jusqu’au point de décrocher, hélas pour un nombre encore important !!
En 15 années scolaires à la tête d’un établissement, aucun IPR ou IG ne m’ont demandé lors de leurs visites de réunir une équipe pédagogique au complet travaillant sur une division (ex : en 2de ou 1ère ou Tle) ! Ils ne s’adressaient toujours qu’à des individus ou au mieux à l’équipe d’enseignants de leur discipline. Jamais aucun d’entre eux n’appréhende la formation de l’élève dans sa globalité. Au début, j’assistai à leurs réunions en qualité de chef d’établissement, pour entendre très souvent les mêmes discours hégémoniques… Les IG et bien sûr leurs subordonnés IPR n’avaient de cesse de défendre leur sacro-sainte discipline : contenus toujours plus ambitieux, horaires, coefficients examens, options incontournables pour sélectionner, etc… sans vraiment se préoccuper de l’intérêt et de la finalité de la formation pour le bien présent et futur de l’élève et donc de la jeunesse de notre pays ! De mon point de vue, ils portent (ou plutôt le système qui pérennise la fonction) une très grande responsabilité sur l’immobilisme et le corporatisme disciplinaire qui perdure et résiste à toutes les tentatives de réformes successives.
Cette organisation « Napoléonienne » de notre enseignement secondaire devra top ou tard être remise en question. Il faudra bien décloisonner les matières en instituant des enseignements (au moins en partie) sur des projets interdisciplinaires et fédérateurs –où tous les élèves- désormais intéressés et motivésseront enfin placés au centre des préoccupations de tous, dans une dynamique de réussite.
Pour cela, les missions des corps d’inspections doivent être revues entièrement. Outre les fonctions d’inspections des enseignants dans leur discipline, l’animation pédagogique des équipes interdisciplinaires devra devenir prépondérante, et ce afin de « casser » ces dualités, voire rivalités des matières, imprimées et entretenues consciemment ou inconsciemment par nos chers IG responsables !… Hélas, les ministres successifs ne sont pas conscients de cet état de fait !
Bien sûr, les enseignants notés par leurs inspecteurs se réfugient derrière ces pratiques, qui ne sont pas adaptées aux progrès et intêrets des élèves. Il est aussi fort regrettable que l’évaluation de la carrière de tout enseignant soit basée sur une double notation inégale. 20 points coefficient trois sont décernés par l’inspection pédagogique, 20 points coefficient deux par le chef d’établissement, sur le seul plan du comportement administratif.
Chaque enseignant a donc surtout intérêt à « satisfaire » l’inspecteur lors de sa visite-inspection (de 2 à 5 seulement sur une carrière complète !). Là aussi, une seule note donnée collégialement par l’inspecteur et le chef d’établissement serait de nature à mieux prendre en compte les compétences et l’efficacité de l’enseignant de façon plus globalisée…. Sur le terrain, au quotidien, certains se dynamiseraient plus, certainement …
On peut rappeler à ce stade le peu d’influence, voire d’autorité, que peuvent exercer les chefs d’établissements à l’endroit du corps des enseignants … Qu’ils soient plus ou moins bons et impliqués dans leur façon d’assurer leur service au sein de leurs classes et de l’établissement.
Je ne me fais pas trop d’illusions. L’institution des corps d’IG, érigée en citadelle, sera bien difficile à faire bouger ! Les ministres et leurs commissions de réflexions passent et l’inspection après avoir fait le dos rond, reste ! Ce sujet échappera certainement à toute réflexion, je le crains fort !
J’ai pu constater les comportements à plusieurs fois dans ma carrière. Néanmoins, bien que peu de hauts responsables n’en soient conscients et ne s’en soucient, je suis intimement persuadé que bien des évolutions du système, dans le seul intérêt du plus grand nombre d’élèves, passent par une réforme en profondeur de la mission des corps d’inspections.

PS : Ne voyez dans mon analyse qu’un souci d’amélioration et non une opération d’attaque en règle des IG et IPR. J’ai entretenu de très bonnes relations avec tous ceux que j’ai connus dans mes différentes fonctions et postes.