Comment réaffirmer le sens du travail et de l’effort scolaires ?


 


Patrick Clerc : Tout élève a des potentialités. L’école doit faire en sorte qu’elles s’expriment. Il ne faut pas se focaliser sur les objectifs à atteindre ou sur les capacités, mais plutôt sur le rapport au savoir et sur le désir d’apprendre, qui naît du fait qu’on a tous un désir de grandir ! En réalité, on accepte l’effort et les contraintes quand ils apparaissent comme libérateurs.


Bruno Hubert : Le problème, c’est que pour bon nombre d’élèves, le travail scolaire n’a plus aucun sens, car il ne les concerne plus en tant qu’individus. Or, l’effort n’est concevable que s’il a des répercussions sur ce que je suis, et non pas sur ce que je serai dans dix ans… Un élève peut accepter de ne pas comprendre l’intérêt immédiat d’un apprentissage. Mais ce qu’il apprend doit quand même bousculer quelque chose en lui.


 


Comment développer le désir et le plaisir d’apprendre, de connaître et de comprendre?


 


BH : Quand on interroge les élèves, ils évoquent d’abord l’engagement de leur professeur. Ensuite, on s’aperçoit que la motivation des individus passe souvent par une aventure collective. Cette année par exemple, j’ai inscrit une classe de seconde à l’opération « Goncourt des lycéens » : il s’agit de faire lire en deux mois la sélection du prix Goncourt à des élèves d’une quinzaine d’années. Deux mois plus tard, je suis étonné de leur implication : ils ont beaucoup lu, beaucoup écrit et se sont beaucoup exprimés !


PC : J’aimerais retenir deux mots essentiels : désir et plaisir. Notre société les interdit. Or, tout homme est animé d’une pulsion de savoir. Mais je partage la conception de Bruno Hubert : « on n’apprend pas tout seul » ! Il s’agit bien d’une « aventure collective ». Tant que les enseignants eux mêmes ne vivent pas cette « aventure », peu d’élèves auront la chance de connaître ce « titillement intellectuel ».


 


Comment aider les élèves à assimiler réellement ce qu’ils apprennent à l’école ? Par du tutorat ? Par des devoirs à l’école ?


 


PC : Tout est bon à prendre : le « challenge » dans cette quête de savoir est que personne ne reste sur la touche. L’essentiel est que le procédé choisi ait été adopté par tous pour que tous puissent travailler et apprendre.


BH : D’une manière générale, on n’apprend pas assez avec les élèves et on les laisse trop souvent gérer seuls, c’est-à-dire à la maison, la partie du travail la plus difficile. Pourquoi rejeter tout ce qui est mémorisation ou travail d’une leçon à l’extérieur des cours ? Je ne crois pas aux cours de méthodologie. En revanche, il m’apparaît indispensable d’aider les élèves à construire leur propre façon de faire. Et c’est en faisant qu’on apprend à faire !


 


Dans quelle mesure, et à quelles conditions, l’hétérogénéité des classes, qu’il s’agisse d’une hétérogénéité de niveau ou d’âge, favorise-t-elle le progrès des élèves ?


 


BH : L’hétérogénéité favorise les progrès des élèves dans la mesure où on l’utilise. Si vous ne placez jamais vos élèves en situation de confrontation intellectuelle, vous ne faites progresser personne ! Ni l’élève qui a déjà compris mais qui gagnerait à reformuler pour développer son point de vue, ni l’élève qui n’a pas perçu le sens de la situation qui lui était proposée. On crie beaucoup contre l’hétérogénéité des classes parce que, quoi qu’on dise, on rechigne à rompre le modèle dominant de la transmission magistrale ou du cours dialogué.


PC : L’hétérogénéité crée une dynamique d’apprentissage, ce que j’appelle « une dynamique promotionnelle ». C’est un plus et non pas une contrainte, à condition que l’enseignant s’appuie sur la diversité et cesse de différencier… Je suis d’accord pour dire qu’il faut rompre le modèle dominant de la transmission, mais je crains qu’il ne s’agisse de résistances encore plus profondes.


 


Faut-il imposer aux établissements et aux enseignants des choix pédagogiques ou bien faut-il à l’inverse développer leur autonomie en ce domaine ?


 


PC : Il ne peut pas y avoir d’injonction du sommet. Il faut assez d’autonomie pour être en mesure d’oser, d’essayer, d’innover… mais tout en respectant un engagement contractuel qui impose de rendre des comptes.


BH : Je suis sur la même position. J’ai pu constater que dans ce domaine, comme avec les élèves, il valait mieux convaincre que contraindre. Cela dit, il faut aussi aider les établissements et les accompagner. Beaucoup d’enseignants seraient prêts à modifier leurs pratiques si des formateurs compétents pouvaient travailler avec eux, et ce dans la durée.