Quel doit être le rôle de la notation? Peut-on évaluer sans noter?


 


Jean-Jacques Guinchard: Bien plus qu’une mesure, il faut accepter l’idée que la note est un jugement – car elle exprime un degré de satisfaction subjective – et un message, du prof à l’élève. Tant qu’on n’admet pas cette idée, on fait fausse route. « Peut-on évaluer sans noter ? » Mon expérience montre que c’est difficile. L’an dernier, après des années de réflexion, j’ai supprimé les notes dans les devoirs de philo pour les remplacer par des appréciations, de « tout à fait insatisfaisant » à « très satisfaisant », en expliquant à chaque fois pourquoi. Je ne recommencerai pas, pour plusieurs raisons. Primo, j’ai bien fourni chaque trimestre une note chiffrée, puisque les procédures de terminale, et surtout l’échéance du bac, obligent à le faire. Et puis j’ai réalisé que cette initiative venait trop tard dans l’histoire des élèves. De même que nous trichons tous avec l’euro en convertissant les montants en francs, mes élèves me disaient: « Bon, alors, sérieusement, satisfaisant-parce-que-l’analyse-du-sujet-est-pertinente-mais-que-le-plan-n’est-pas-très-clair, ça fait combien ? »


Bernard Kuntz: On ne peut pas évaluer sans noter, votre expérience en fournit la preuve, ne serait-ce qu’en raison de l’existence des examens. Peut-on imaginer un autre système ? Cela reviendrait à laisser entendre aux élèves que la sélection n’existe pas, ce qui relèverait de l’escroquerie. Ceci dit, je pense aussi que les professeurs doivent à tout moment s’interroger sur leur manière d’évaluer, en fournissant aux élèves des critères transparents.


 


Comment introduire plus de « qualitatif » dans l’évaluation ?


 


BK: Derrière la volonté d’introduire plus de qualitatif dans la notation se cache souvent la volonté de contraindre les enseignants à réévaluer leur note, en décomposant l’ensemble en rubriques indépendantes (« compréhension », « formulation »…), puis en additionnant les différents composants. Naturellement, la correction d’une copie d’élève comporte un commentaire chargé d’expliciter la note, donc de relever les erreurs et de fournir des pistes pour les surmonter. Les cours, notamment le compte-rendu de devoir ou d’exercice, apportent et développent les informations nécessaires.


JJG: Je pense qu’il est inutile de refaire complètement le devoir en rouge dans la marge. Il vaut bien mieux, par écrit, être bref et clair, puis proposer à chaque « auteur » une petite discussion sur « ce qui va et ce qui ne va pas ».


 


Comment corriger les effets négatifs de l’évaluation traditionnelle, comme le phénomène de démotivation des élèves ?


 


JJG: Il faut d’abord analyser l’évaluation traditionnelle et se demander ce qui est évalué exactement et proportionnellement : une compétence particulière dans ce devoir ? L’élève tout entier ? Pour éviter la démotivation des élèves, il faut peut-être « varier les plaisirs », ne pas systématiser le genre de travail qui les met en échec ! Idéalement, il faut essayer de repérer les logiques de progression individuelles et collectives pour doser les exercices au fur et à mesure.


BK: Je ne suis pas certain que les effets négatifs de « l’évaluation traditionnelle » soient intrinsèquement liés à l’évaluation. Il me semble que les dysfonctionnements résultent, pour l’essentiel, de procédures d’orientation perverties par le système : lorsqu’un élève est admis à l’ancienneté dans la classe supérieure, il en résulte généralement une série d’échecs traduits par les notes et les appréciations. La solution relève plus d’une réforme des structures de l’Education nationale.


 


Les enseignants sont-ils suffisamment formés en la matière ?


 


BK: L’IUFM, dans sa partie disciplinaire, comporte une formation à la notation. Si on la juge insuffisante, alors il faut renforcer ladite formation disciplinaire et réduire la part de pédagogie générale, peu en prise avec la pratique du métier. D’une manière générale, la continuelle remise en cause de la notation relève avant tout d’une volonté, chez les idéologues de l’éducation, de masquer la baisse continuelle de niveau engendrée par les réformes qu’ils ont imposées et auxquelles ils n’entendent pas renoncer. La seule « remédiation » au problème consiste à restaurer la liberté pédagogique et non à la restreindre encore plus.


JJG: La liberté pédagogique est une chose, l’individualisme professionnel en est une autre. J’aimerais être sûr que, dans les IUFM, on stimule la réflexion sur les sens, les enjeux, et même la déontologie de cette partie du métier. A ce titre, une pédagogie générale qui serait axée sur les échanges entre enseignants de divers matières et niveaux, de générations différentes aussi, ne serait pas du tout déplacée. Concernant la formation continue, la carence de l’institution est criante. Certes, les associations pédagogiques, comme l’ACIREPH, suppléent un peu cette carence, mais nous manquons cruellement d’une véritable culture professionnelle collective.


 


Faut-il intégrer les travaux réalisés au cours de l’année scolaire dans les notes aux examens ?


 


JJG: Pourquoi pas ? Par exemple, pour la philo dans les séries technologiques, on pourrait – en plus de l’écrit ponctuel au bac – faire préparer pendant l’année la soutenance orale d’un dossier documentaire thématique. Quelque chose qui ressemblerait aux TPE, mais en beaucoup plus normé. L’idée serait non pas exactement de prendre en compte les notes obtenues pendant l’année (probablement ni plus ni moins fiables), mais de donner un sens au travail de toute une année. Cela se fait pour les matières professionnelles.


BK: A de très rares exceptions, je répondrai « surtout pas ». L’examen terminal et anonyme constitue une garantie d’équité. Je n’ai pas vocation à noter les productions amicales ou familiales. La revendication du contrôle continu au bac n’est probablement que le prétexte à la volonté d’amplifier à l’aveugle une « massification » déjà très mal maîtrisée.