Brigitte Prot, Madame ‘Motivation’

Professeur de français, formatrice, spécialiste de la motivation des élèves et des professeurs, auteur de Profession motivatrice (éd. Noêsis) et de J’suis pas motivé, je fais pas exprès ! (Albin Michel), elle nous accorde une intervie exclusive.

Que recherchent les enseignants qui suivent vos stages ?

Ils ont essentiellement besoin d’apprendre à se motiver pour continuer à enseigner et à motiver les élèves. Ils sont las et ont besoin de reprendre leur souffle, pour la plupart. Nous leur apprenons à identifier leurs compétences professionnelles et à repenser leur motivation. Nous revoyons leur façon de se positionner par rapport aux élèves et de travailler avec eux. Nous cherchons à redéfinir leur pratique professionnelle. Lorsque l’on me demande d’intervenir dans un établissement, il s’agit généralement d’aider les professeurs à motiver les élèves. Nous analysons ensemble la situation et cherchons un champ d’action possible. Il est étonnant de constater combien certains enseignants se sentent seuls, perdus, sans plus aucune vision à moyen ou long terme de leur métier.

Dans votre livre Profession motivatrice, vous constatez que la formation initiale des enseignants n’évolue pas…

La formation des enseignants reste centrée sur leur discipline. Elle n’apprend pas assez comment transmettre un savoir et des savoir-faire. Or les élèves ont changé. Au début des années 1990, je me suis rendu compte que j’avais en face de moi des petits consommateurs, demandeurs de plus de polycopiés, de fiches méthodologiques, et qui allaient jusqu’à s’interroger sur l’utilité de l’école. Il n’est pas question que la formation initiale délaisse la discipline à enseigner, car c’est un socle, mais il s’agit aussi de donner aux enseignants de vrais outils pour motiver les élèves, pour communiquer avec eux et leurs parents, et pour travailler en équipe, avec leurs collègues.

La formation continue ne peut-elle venir au secours de la formation initiale ?

Le principal point d’achoppement de la formation continue est qu’elle n’est pas obligatoire. Il y a des professeurs qui ne sont pas formés depuis 30 ans et qui continuent à faire exclusivement un “ cours magistral ”. Les enseignants devraient se former tous les trois ans, notamment pour mieux appréhender le profil des élèves et prendre du recul quant à leurs pratiques pédagogiques.

Comment se traduisent, d’après votre expérience, ces différents problèmes inhérents à l’indigence de la formation ?

Les enseignants ont l’impression de ne pas être reconnus par le ministère. C’est normal : on ne leur donne pas les moyens d’agir en professionnels puisqu’on ne les forme pas complètement. De plus, comme ils n’ont pas d’évaluation réelle de leur travail, ils restent dans le flou durant des années, quant à leurs compétences. En moyenne, ils ne rencontrent un inspecteur que tous les sept ans !

Que proposez-vous pour remédier à ces problèmes ?

Je pense que les enseignants doivent apprendre à motiver les élèves, à communiquer avec eux et leurs parents, et à travailler en équipe. Apprendre à motiver, c’est apprendre à sécuriser les élèves, avec un discours clair, à les stimuler, avec des exemples vivants ou des travaux en petits groupes par exemple, et à valoriser les réussites, si minimes soient-elles. Apprendre à communiquer, c’est se comporter en professionnel de l’enseignement face à un élève ou à un parent, et non en victime d’un système. Cela permettrait de dédramatiser bien des situations. Une enseignante qui suivait une de mes formations raconte qu’un jour, en pleine classe, une élève lui avait lancé : “ Madame, vous êtes nulle ”. Elle avait pris cela comme une atteinte à son identité, au lieu de réagir en professionnelle, avec recul. Si elle avait demandé à l’élève de venir la voir à la fin du cours, pour expliquer son comportement, elle aurait peut-être appris que cette dernière l’accusait de ne pas corriger les copies assez rapidement… Elle l’aurait sanctionnée de façon cohérente. Et aurait ainsi évité de renforcer la distance entre elle et ses élèves.

Pourquoi les enseignants doivent-ils aussi apprendre à communiquer avec les parents ?

Parce que ce n’est pas simple ! Il y a beaucoup d’idées reçues, côté enseignants, comme côté parents. Or lorsque les enseignants critiquent les parents, qui eux-mêmes critiquent les enseignants, la motivation des élèves en souffre énormément. Chacun doit savoir prendre sa place. L’enseignant doit appendre à se faire respecter en tant que professionnel et à respecter les parents dans leur rôle. Pour les deux parties, il s’agit d’aider l’enfant dans le même sens, grâce à une communication saine, fondée sur des informations concrètes au sujet de sa situation scolaire.

Ces outils de motivation et de communication ne risquent-ils pas de faire de l’enseignant un psychologue ?

Absolument pas ! Il ne s’agit pas de faire de la psy en classe. C’est une dérive malsaine ! Mais tout enseignant doit apprendre à communiquer et à motiver dans le cadre de sa classe. Les élèves ont besoin d’avoir un projet dans chaque matière. C’est à l’enseignant d’expliquer, en début d’année le sens de sa discipline, son projet pédagogique, ses exigences, sa façon de noter… et de prendre le temps, à la fin de chaque cours, de faire le point sur le travail en cours, le prochain devoir à rendre, la leçon suivante… Ces pratiques sécurisent les élèves et les motivent au quotidien. Il est dommage qu’elles ne soient pas assez formalisées, dans la formation.

Les enseignants sont-ils préparés à travailler en équipe ?

Non, ils ne sont pas vraiment formés à cela, ce qui est dommage car le travail d’équipe induit une dynamique. C’est aussi le meilleur moyen de motiver les élèves sur toute une année –et de se motiver. Beaucoup de jeunes enseignants disent qu’ils aimeraient davantage travailler en équipe, avec tous les professeurs d’une même classe, sur un projet pédagogique commun, avec un discours cohérent, des liens interdisciplinaires, des réunions régulières… Mais si je constate qu’il y a un réel travail d’équipe dans beaucoup d’établissements, il y a aussi toujours des professeurs qui résistent à une telle initiative.

Est-ce que vous vous sentez soutenue par le système des IUFM ?

Les besoins, en termes de motivation, sont si forts que les demandes d’intervention ponctuelles qui me parviennent se multiplient depuis deux ans, dans le cadre de la formation initiale en IUFM. Toutefois, je souhaite aujourd’hui qu’un de mes projets soit inscrit dans la formation initiale des enseignants : un module réparti sur un an pour les former à leur reconnaissance professionnelle et à la motivation des élèves. Si ce projet-pilote pouvait être mis en place dans un IUFM, cela attesterait d’un changement intéressant dans l’approche institutionnelle du métier : le jour où les enseignants apprennent à maîtriser les outils de motivation et de communication, à évaluer leurs pratiques et à reconnaître leurs compétences, ils “ contrôlent ” leur situation professionnelle et sortent de la victimisation ! Ils prennent ainsi leur place et ne ressentent plus le besoin d’investir la rue pour lancer un “ SOS J’existe ” ! 

                              Propos recueillis par Stéphanie Barioz

En savoir plus

Dans le cadre de l’association ACMEE (Agir pour la Communication et la Motivation dans l’Education et l’Enseignement), qu’elle a co-fondée en 2001 avec Joëlle Aden, enseignant-chercheur en didactique des langues, Brigitte Prot propose des formations aux enseignants, élèves et parents, ainsi que des accompagnements dans les établissements publics ou privés sous contrat. Elle intervient également à l’Institut Supérieur de Pédagogie et ponctuellement en IUFM. Elle a arrêté d’enseigner cette année pour répondre aux demandes.
Tél. 01 43 26 90 04. brigitte.prot@wanadoo.fr www.acmee.fr
Brigitte Prot : Profession motivatrice. Réveiller le désir d’apprendre au collège et au lycée, Editions Noêsis, 1997. J’suis pas motivé, je fais pas exprès !, Albin Michel, 2003.

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