M. Dubois, vous êtes professeur de sociologie à l’Université de Marne la Vallée, et en tant que directeur de l’Observatoire des formations et des insertions professionnelles, vous suivez particulièrement les licences professionnelles pour votre Université. Pouvez-vous nous rappeler l’origine de ce nouveau diplôme, et son objectif de départ ?

La licence professionnelle est récente (décret de 1999 et ouverture des premières licences à la rentrée 2000). A l’origine un constat : d’après les enquêtes d’insertion, plus des deux tiers des étudiants réussissant leurs diplômes à bac plus 2, notamment DUT et BTS, poursuivent leurs études. Il fallait donc un diplôme de niveau licence, conçu en particulier en étroite collaboration entre les universités, leurs IUT et des partenaires économiques.

Et l’objectif ?

Pour ce diplôme professionnel, il s’agit de correspondre à un niveau de qualification approprié pour l’insertion sur le marché du travail. On est là tout à fait dans la lignée de la loi de 1984 sur l’enseignement supérieur : une de ses missions est en effet la préparation à l’emploi.

Comment la mise en place s’est-elle effectuée?

Un mot, auparavant, pour dire que ce diplôme prend naturellement place dans le cursus européen (licence-master-doctorat) en construction depuis 1998, et dont il constitue le premier maillon en France. La création de la LP s’est accompagnée de la mise en place de deux instances : la commission nationale d’expertise et le comité de suivi.

C’est donc une entreprise encadrée…

Un cadre national oui, puisque les diplômes sont nationaux, mais une très grande autonomie laissée à chaque Université pour ce qui est du contenu. C’est une des originalités de la LP : il n’y a pas de « maquette » nationale. On peut inventer un contenu avec les partenaires économiques sur place, ce qui donne une grande souplesse d’adaptation, même si tout à fait logiquement, pour avoir une cohérence d’ensemble, l’université doit demander une habilitation au niveau national (de plus, l’habilitation est importante car elle est la condition du financement de la licence par l’Etat).

Très concrètement, comment la LP peut –elle « coller au terrain »?

Le programme des enseignements de la licence professionnelle est défini avec des partenaires, sous la responsabilité de la direction de l’Université. C’est de cette « confrontation » que découle la prise en compte du terrain et de ses attentes : y a-t-il ou non un marché du travail pour telle ou telle licence professionnelle?

Pouvez-vous situer l’enjeu ?

L’enjeu est de taille : pour ne s’en tenir qu’aux filières DUT et BTS, on compte environ 150.000 diplômés par an; il y avait en 2002-2003 environ 15.000 places en licence professionnelle. Il faudra donc multiplier le nombre actuel de licences par plus de 10, car il ne faut pas oublier que ces licences doivent aussi être accessibles aux diplômés de DEUG et aux salariés en formation continue.

Justement, pouvez-vous donner, très concrètement, un exemple de contenus pour la licence professionnelle « gérer et communiquer dans l’économie sociale », licence dont vous êtes le responsable ?

 La licence va comporter des enseignements de droit, d’économie, de gestion, de sociologie et d’histoire et des cours techniques (expression écrite et orale, anglais, techniques de communication), un stage de 14 semaines en entreprise. Cette licence est fondée sur une « pédagogie de projet », afin de compléter l’acquisition de connaissances par de la mise en pratique. Par exemple, sur un sujet donné, pouvoir assurer une présentation sous « power point », être capable d’animer la réunion de présentation et d’organiser un groupe de travail. Autant de savoir-faire qui font souvent défaut quand on se présente pour la première fois dans une entreprise !

A la rentrée d’octobre 2003, on comptera vraisemblablement environ un millier de LP en France. Vous avez parlé de la liste des dénominations de LP, mais aussi d’autonomie pédagogique. Comment avoir une bonne vision des formations au plan national si les contenus sont propres à chaque université?

C’est la difficulté : comment concilier l’autonomie pédagogique, influencée par les partenariats qui y prennent une place importante, et une nécessaire cohérence d’ensemble. La solution tourne autour de trois idées : resserrer l’offre de formation (ça veut dire ne pas l’émietter), avoir des contenus communs à toutes les LP et donc avoir des LP de plus d’une centaine d’étudiants, mais conserver une certaine souplesse (ouvrir ou fermer tel ou tel parcours selon les besoins des entreprises).

Vous avez souligné l’importance des partenaires…

Oui, sans que ce soit une spécificité de la LP, ils ont une place indispensable. Sans partenaires, il n’y a pas de licence. Les professionnels doivent assurer au moins 25% des enseignements, être associés aux projets collectifs tutorés, accueillir des stagiaires et… recruter les diplômés.

Puisque vous évoquez l’avenir, comment se présente celui de la LP, encore dans sa phase de montée en puissance ?

La LP doit s’affirmer, atteindre une certaine notoriété; elle est encore peu connue, au niveau des responsables des ressources humaines des entreprises. Il faut aussi que les employeurs reconnaissent ces nouveaux diplômes dans les grilles de classification des conventions collective et donc à travers les salaires d’embauche. C’est un des éléments mesurés par le comité de suivi.

Et quant au diplôme lui-même?

Il connaît un problème d’évolution avec le projet des IUT de développer leurs propres LP, dans la logique de l’allongement de la filière DUT. Le risque se situe au niveau des étudiants issus des DEUG : si les IUT réussissaient à faire habiliter des licences en six semestres (dont les deux derniers s’appelleraient « licence professionnelle »), les diplômés de DEUG ne pourraient de fait y accéder. Il pourrait alors y avoir deux sortes de LP, l’une plus professionnelle que l’autre. Et ce serait l’échec global de ce nouveau diplôme. Personne ne pourrait admettre un tel gaspillage.