Jean-Pierre Goudaillier, professeur de linguistique à l’Université Paris 5, auteur de Comment tu tchatches !

Précarité, sentiment de rejet et marginalisation ont conduit les jeunes des cités à s’inventer une parole explosive, véritable marqueur identitaire. Plutôt que de stigmatiser, Jean-Pierre Goudaillier revendique la nécessaire prise en compte de cette altérité linguistique comme l’un des vecteurs du lien social à rétablir.

Quelle est l’origine de la langue des cités et comment la décrypter ?

C’est l’expression linguistique d’une révolte et d’une fracture sociale d’où se dégagent de grandes thématiques comme l’argent, les trafics, les arnaques, la galère et la police. Les tchatcheurs cherchent à se démarquer du français académique, cette langue de l’autorité et du pouvoir dont ils se sentent exclus. Ils disent : « Pourquoi parlerions-nous comme ceux qui nous excluent ? ». Ils se réapproprient les mots par divers procédés : troncation, qui consiste à ôter une syllabe au mot (« blème » pour problème, « caille » pour racaille…) ; re-suffixation, en rajoutant une nouvelle syllabe à ces mots tronqués (« bombax » pour une « bombe », une très belle fille, « pourav » pour pourri) ; mise en forme verlanesque (« meuf » pour femme, « noiche » pour chinois), production de figures de type métaphorique (« déjanté » pour « fou » ou « bounty » pour noir voulant ressembler à un blanc) ou métonymique (« casquette » pour contrôleur, « bleu » pour policier). Le tout est associé à une mosaïque d’emprunts issus des divers courants de l’immigration (arabe, berbère, africain, asiatique, tsigane…), même si la dominante de cette interlangue reste empruntée au français populaire, à l’argot.

Comment ce parler évolue-t-il ?

Cette langue interethnique, associée à une culture de l’oral symbolisée par le rap, se renouvelle continuellement. Il s’agit d’un jeu perpétuel qui consiste à créer des termes, et on voit que les publicitaires jouent avec cela, comme dans ce spot où l’airbag était directement comparé à un sein protecteur. Depuis, les jeunes se sont réapproprié le terme pour désigner les seins.

Aujourd’hui, la diffusion de ce langage dépasse largement le cadre des cités…

Il a été véhiculé par la publicité, le rap, les médias, le cinéma, et a été partiellement récupéré par les jeunes de la bourgeoisie moyenne. Dans leur cas, cela relève de l’amusement, d’une fonction ludique. C’est ce qu’on appelle « l’encanaillement des bourges ». Il ne faut pas minimiser l’attrait emblématique exercé par le parler des cités sur ces autres jeunes. C’est un peu pervers, comme mécanisme.

Les tchatcheurs ont-ils plusieurs niveaux de langage ?


Quand j’ai fait mes enquêtes dans les cités pour préparer le dictionnaire, les jeunes que je rencontrais me parlaient en français « standard », à quelques exceptions près. Dans l’immense majorité des cas, ces jeunes savent adapter leur langage à la situation, notamment dans le cadre du travail ou de la recherche d’emploi. Le problème, c’est que la discrimination dépasse leur accent ou façon de parler. Elle est liée à tout un ensemble d’autres paramètres, comme la couleur de leur peau ou leur lieu d’habitation…

Ce type de langage ne banalise-t-il pas une certaine violence sexiste et raciste ?

Si le phénomène est exacerbé, c’est par le contexte international : en période de crise, les communautés se regardent en chien de faïence. Racisme et sexisme participent de la même logique, celle du clivage et de l’autodéfense. Côté sexisme, c’est vrai que cette langue des cités est liée à une civilisation du mâle dominant. Mais les Africaines et les Maghrébines ne sont pas si soumises que l’on croit. Elles se battent contre le système imposé à leurs grands-mères, voire à leurs mères.

Dans le cadre scolaire, comment doser cette altérité linguistique ?

A l’enseignant de trouver un compromis entre laxisme et orthodoxie. S’il s’amuse à jouer le censeur, le malaise ira crescendo. Toute expression est digne d’intérêt et peut faire l’objet d’un travail. Alors plutôt que de stigmatiser et de proférer des interdits, il faudrait reprendre ce français oral, le retravailler avec les élèves, pour ouvrir l’accès à la langue standardisée, celle du travail et de l’insertion sociale. Cette mise en perspective peut se faire à travers des exercices de comparaison des perceptions de tel concept ou telle notion en fonction de sa langue d’origine. On peut aussi leur demander de produire des textes, de se prêter à des jeux de rôle en transposant par exemple un même texte dans la cité, à la cour de Louis XIV, sous la plume de Victor Hugo…

Il est pourtant difficile pour un enseignant de valoriser cette langue, jugée par beaucoup stigmatisante…

En France, on n’enseigne pas que la langue est un bien partagé, et les élèves doivent se plier au moule de la langue française normée, celle de l’intégration et du monde du travail. Cela ne doit pas empêcher de prendre en compte la langue de l’autre, tout en gardant comme ligne de conduite le français du bac, celui du CV. Les voies d’accès à la langue « normée » ne sont pas forcément Lagarde et Michard ou un livre de conjugaison.

Globalement, comment réagissent les enseignants confrontés à ce problème ?


Ils ne jouent pas tous le jeu, ou pas suffisamment. Par ignorance, par peur ou par manque de formation. Il faut reconnaître que le système ne les a pas armés pour cela et ne leur donne pas vraiment les moyens de s’exprimer sur ce phénomène. Il faut y être sensibilisé, et accepter de prendre sur son temps propre. Ça demande une disponibilité que beaucoup n’ont pas.

Il existe bien des initiatives allant dans ce sens…

Il y a eu l’expérience menée au collège de la cité des Courtillères à Pantin dans les années 90, où des professeurs de français ont appris à leurs élèves à réfléchir sur leur propre registre de français. Ils ont analysé leur langage et ont rendu compte de leurs résultats dans un dictionnaire. Ce type d’expérience permet de les amener progressivement à la langue socialement « normée ». Ce dictionnaire s’est vendu (1), un scénario a été rédigé et un court-métrage tourné (2). Actuellement, le lycée professionnel Jean-Macé de Vitry-sur-Seine mène un travail autour du langage des jeunes. J’interviens en classe et on travaille sur la variété linguistique, en présence des enseignants. Je mène une enquête auprès des élèves pour connaître les appellations entre filles et garçons et entre communautés. D’autres initiatives sont prises ponctuellement et localement, comme les opérations menées à la suite du colloque « Touche pas à ma langue », à partir de 1996, à l’IUFM de Marseille, ou le volet « langue et lien social » dans le cadre du contrat de Ville 2000-2006. Mon seul regret, c’est qu’il n’y ait pas davantage d’expériences de cette nature en France.

                                                                 Fanny Rey


 (1) Les Céfrans parlent aux Français – Chronique de la langue des cités, Boris Seguin et Frédéric Teillard, Calmann-Lévy, 1996
(2) « Miskine », court-métrage de Boris Seguin réalisé en 1997 (scénario rédigé par les membres de l’atelier des Courtillères).

En savoir plus

Comment tu tchatches !, Jean-Pierre Goudaillier, Maisonneuve et Larose, 2001.
De « 25 g » à « zyva », la troisième édition de cet ouvrage propose mille entrées qui permettent de décrypter les origines et la genèse de cette langue interethnique en perpétuelle transformation. Le linguiste y détaille les divers procédés sémantiques et formels et la mosaïque d’emprunts à l’origine de ce parler des cités, nombreux exemples et citations à l’appui.

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