Philippe Meirieu, directeur de l’IUFM de Lyon

Annoncée le 27 février 2001 par Jack Lang, la réforme des IUFM entre progressivement dans les faits. Philippe Meirieu, qui y a été associé, revient sur les avancées de la formation initiale des enseignants et sur ses initiatives au niveau de l’IUFM de Lyon.

La réforme des IUFM est entrée en vigueur en septembre 2001. Où en sont ses principales mesures ?

Pour l’instant, ces mesures ne concernent pas les concours du second degré, qui font l’objet d’une sorte de moratoire. Pour le premier degré, il y a deux changements : le programme est désormais national et à partir de la rentrée prochaine, l’admissibilité aura lieu en décembre, ce qui permettra aux étudiants qui ont réussi cette première étape de préparer dès janvier les épreuves finales. Concernant la réforme de la deuxième année, diverses mesures ont été introduites : plus de place à l’analyse des pratiques, à l’interdisciplinarité ; des stages croisés entre école et lycée et la mise en place de la notion de dominante pour les enseignants du premier degré. Globalement, l’évolution en cours est beaucoup plus sensible au niveau du premier degré que du secondaire, où prévaut traditionnellement une logique disciplinaire.

Les stagiaires sont souvent sévères quant à la formation dispensée dans les IUFM, jugée inadaptée, trop théorique…

Les stagiaires disent presque tous que la formation est « infantilisante », qu’on les traite comme des collégiens, alors qu’ils sont déjà fonctionnaires. On en est encore trop à juxtaposer des stages aux cours. Mais je revendique le droit à la perfectibilité. L’IUFM est une institution jeune, bâtie sur des principes nouveaux. Ce qui reste à évaluer, ce n’est pas la satisfaction, mais l’efficacité professionnelle du dispositif. Et là, les réponses sont plus nuancées : les nouveaux enseignants comme les chefs d’établissement disent quasiment tous qu’ils sont plutôt mieux formés qu’il y a douze ans.

Les échecs sont souvent dus à une insuffisante sensibilisation des étudiants aux réalités du métier. Comment mieux les y préparer ?


La pratique en elle-même ne dit rien si elle n’est pas reprise, retravaillée… La formation suppose un aller-retour permanent entre la pratique et l’analyse de ce que l’on fait. Ce qu’on cherche à former, ce sont des professionnels qui enseigneront encore à des enfants qui vont naître en 2025, alors qu’on ne peut pas savoir ce que sera le monde dans vingt ans. La formation est encore trop centrée sur le métier virtuel. On a tout intérêt à partir de la pratique professionnelle et à réfléchir aux réalités du terrain comme l’affectation en zone sensible, par exemple. Et puis un professeur du secondaire, quelle que soit sa discipline, se retrouve presque toujours professeur principal, ce qui implique des relations avec les parents, avec l’assistante sociale, la conseillère pédagogique et une compréhension des problèmes d’orientation. Est-ce qu’on y prépare suffisamment les stagiaires ? Il faut développer leur capacité d’analyse, interroger leurs savoirs de manière critique. D’où l’importance fondamentale du mémoire de deuxième année : c’est l’étape où l’on réfléchit, où l’on prend de la distance.

En tant que directeur d’IUFM, de quelle marge de manœuvre disposez-vous pour agir ?


Je peux aménager l’enseignement au sein de l’IUFM de la manière qui me semble la plus efficace. Cette marge de manœuvre se traduit aussi par mon implication personnelle. Je fais partie de ceux qui pensent que le directeur ne doit pas rester dans son bureau mais être au contact des stagiaires. Je passe la moitié de mon temps comme formateur, ce qui n’est ni statutaire, ni obligatoire.

Quel genre d’initiatives y avez-vous impulsées ?



J’ai mis en œuvre toute une série de mesures pour responsabiliser les futurs enseignants, pour qu’ils mutualisent leur travail, qu’ils échangent des résultats. Je fais en sorte qu’ils soient consultés dans chaque centre, de les rendre partie prenante du dispositif. Je me bats pour qu’ils soient impliqués au maximum. Je demande aussi aux formateurs d’être plus attentifs à leur statut, de s’impliquer plus systématiquement dans la vie de l’établissement, en devenant le référent d’une équipe. Pour les enseignants du premier degré, j’ai par exemple proposé d’alterner une journée sur le terrain avec une journée à l’IUFM pour que les deux soient bien imbriquées. J’ai fait en sorte que les stages aient lieu dans une même école et que les stagiaires assistent aux réunions de parents, des élus municipaux, qu’ils rencontrent les assistantes sociales. Je propose également aux stagiaires de s’associer à un élève d’une école d’art pour travailler ensemble. Pour le second degré, j’envisage le même type de partenariat entre un futur professeur de mathématiques ou de physique et un ingénieur, par exemple. Dès la rentrée prochaine, cette initiative sera élargie à l’ensemble des disciplines, et concernera aussi le second degré.


 


La formation continue des enseignants permet-elle de pallier une formation initiale jugée insuffisante ?


Elle doit le permettre. Quel que soit le métier, il est inimaginable de s’en tenir à la formation initiale. Nous ne pouvons pas tout inculquer en une année. Un certain nombre de thématiques, comme la santé, la lutte contre les sectes ou l’informatique doivent relever de la formation continue. On doit faire des choix.



Mais elle se fait sur la base du volontariat, ce qui n’incite pas forcément les enseignants à y recourir…

On observe effectivement un essoufflement du recours à la formation continue. Beaucoup pensent que c’est du « prêt-à-porter », trop académique, insuffisamment articulé sur des problèmes concrets. On doit y travailler, faire en sorte que la formation soit prodiguée par des spécialistes et mettre l’accent sur la formation en réseau. Il faudrait adopter une véritable culture professionnelle commune, qui dépasse la culture par discipline. On pourrait la développer en échangeant davantage les expériences entre chercheurs et praticiens. Les enseignants se tiennent peu informés de ce qui se passe dans leur secteur d’activité. Peut-être faut-il miser sur le développement des nouvelles technologies puisqu’on n’a pas réussi avec la « culture papier ».




                                                                     Fanny Rey 

En savoir plus

Enseigner, scénario pour un métier nouveau, E.S.F éditeur, 1990.
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