12.09.2014
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Vincent Remy : "j'ai voulu écrire un livre de consolation pour les professeurs"

Pour son livre "Un prof a changé ma vie", Vincent Remy, rédac­teur en chef à Télérama, a recueilli le témoi­gnage de 20 per­son­na­li­tés sur les maîtres et pro­fes­seurs qui les ont mar­quées, de Sophia Aram à Bruno Podalydès en pas­sant par Michel Rocard, Alain Finkielkraut, Christian Lacroix...

Vincent Remy, photo Lucien Lung

Vincent Remy (photo © Lucien Lung)

Pour votre pre­mier livre, vous avez décidé d'illustrer le rôle déter­mi­nant des ensei­gnants et de men­tors dans la vie de 20 célé­bri­tés. L'école vous a-t-elle beau­coup apporté ?

J'ai un rap­port chao­tique à l'école. Je n'étais pas un cancre comme a pu l'être Daniel Pennac [qui signe la pré­face du livre, ndlr], mais j'étais dans un monde ailleurs. Je rêvais d'être sal­tim­banque et de par­cou­rir les routes, comme le petit Rémi de Sans famille, mon livre d'enfance. L'école ne m'intéressait pas, et j'ai passé plus de temps à regar­der des films qu'à étudier : le "prof" qui m'a le plus apporté est pro­ba­ble­ment François Truffaut, avec son Enfant sauvage. Mais je ne suis pas anti-école ou anti-prof, et je suis révolté par ce qu'on fait subir aux enseignants. On les accable de responsabilités, alors que ce n'est pas de leur faute si le pays va mal. Nous acceptons que 20% des jeunes sortent du système scolaire, que beaucoup soient au chômage ou dans des jobs pourris... c'est révoltant, mais c'est notre système de compétition et de sélection qui veut ça : les professeurs ne sont pas responsables. Alors j'ai voulu écrire un livre de consolation – pour les profs, mais aussi tous les maîtres, les guides, prêts à donner leur chance à des enfants.

Comment avez-vous choisi les 20 per­son­na­li­tés qui témoignent dans votre livre ?

Elles sont le reflet de mon monde et de mes envies d'ailleurs, par leur ori­gine sociale (il n'y a pas vrai­ment d'héritier parmi eux) et géo­gra­phique : Sophia Aram a des parents venus du Maroc, Aurélie Filippetti est petite-fille d'Italien, Robert Badinter fils d'un juif de l'Est... Leur his­toire à tous m'intéressait. En tant que jour­na­liste, j'aime les ren­contres, et ces per­sonnes m'ont ému, bou­le­versé, fas­ciné. Et ces 20 ren­contres ont été démul­ti­pliées par tous les maîtres dont elles m'ont parlé. Souvent un pro­fes­seur, mais par­fois un grand-père, un maître de karaté, une vio­lo­niste... La vie peut aussi être bou­le­ver­sée hors de l'école.

La plu­part de vos témoins évoquent une rela­tion pri­vi­lé­giée avec leur ensei­gnant. Mais pour un élève excep­tion­nel "sauvé" du déter­mi­nisme social, com­bien d'autres n'ont pas eu la chance d'avoir un maître aussi impli­qué pour eux ?

Tous les profs mar­quants ont du cha­risme, et de la consi­dé­ra­tion. Ils arrivent à trou­ver de l'intérêt dans cha­cun de leurs élèves. Il y a une idée de séduc­tion récur­rente dans mon livre, qui n'a rien à voir avec l'attirance : le bon prof "séduit" chaque élève pour l'emmener vers la connais­sance. Mais il n'y a pas for­cé­ment de rela­tion pri­vi­lé­giée. Sophia Aram, par exemple, avait l'impression d'être "élue" par Jean Jourdan, son pro­fes­seur d'EPS. Mais lui ne se sou­ve­nait pas tel­le­ment de la petite Sophia, avant qu'elle lui exprime plus tard sa gra­ti­tude dans une lettre ! Un prof pas­sionné est capable de "por­ter" toute une classe et la tirer vers le haut, comme le couple d'instituteurs de François Pinault, qui parle bien de cette volonté de tirer les gens de leur condi­tion. Je crois que la notion du "hus­sard de la répu­blique" existe encore.

C'est peut-être plus dif­fi­cile aujourd'hui parce que les ori­gines des élèves sont encore plus diver­si­fiées que dans mon livre, ils viennent de tous les pays avec des parents qui parlent toutes les langues. Or, la maî­trise de la langue, c'est la condi­tion du vivre ensemble. Vu le déla­bre­ment de la langue fran­çaise par­tout, y com­pris dans les médias, il faut se don­ner les moyens de réus­sir cet appren­tis­sage. Il est impé­ra­tif d'améliorer la for­ma­tion des ensei­gnants, et il faut pro­fi­ter de l'accès inégalé que nous avons aujourd'hui à des écri­vains du monde entier, à une lit­té­ra­ture contem­po­raine très riche qui peut nous faire com­prendre des pans entiers du monde.

D'après vous, qu'est-ce qui fait un bon prof ?

Erik Arnoult [alias Erik Orsenna, ndlr], qui était mon pro­fes­seur d'économie à Science po, a réussi à me pas­sion­ner. C'était un prof qui sim­pli­fiait l'économie pour nous obli­ger à lui redon­ner sa com­plexité, qui nous mon­trait que c'était un ins­tru­ment de pou­voir, et qu'il fal­lait la domi­ner pour ne pas vivre sous la domi­na­tion. Je pense qu'un bon prof est celui qui fait entrer le monde dans la salle de classe, comme Erik Arnoult. Je crois qu'il faut ouvrir l'école sur l'extérieur, avec des filtres pour affron­ter le bom­bar­de­ment d'infos que nous subis­sons, pour aider les élèves à faire des choix. Un bon prof doit aussi faire com­prendre que l'apprentissage dure toute la vie. Si davan­tage de pro­fes­seurs m'avaient dit ça, j'aurais sans doute eu un rap­port moins com­pli­qué à l'école.

Vincent Remy livre Un prof a changé ma vie
Un prof a changé ma vie
, par Vincent Remy
Editions Vuibert — paru le 19 août 2014 — 216 pages


Quentin Duverger

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