24.10.2014
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Programmes d'histoire-géographie : "les professeurs se sentent infantilisés !"

Bruno Modica est pré­sident de l'association Les Clionautes, qui réunit des ensei­gnants d'histoire-géographie. Professeur agrégé d'histoire au lycée Henri IV de Béziers, il cri­tique l'élaboration et le contenu des programmes.
Bruno Modica

Bruno Modica

Comment est née votre asso­cia­tion et en quoi se distingue-t-elle de l'APHG ?

Notre asso­cia­tion s'est consti­tuée, en avril 1998, à par­tir d'un regrou­pe­ment de pro­fes­seurs « pra­ti­ciens » de l'Histoire et de géo­gra­phie, majo­ri­tai­re­ment dans le second degré et tou­jours en acti­vité. Nous comp­tons quelque 2000 abon­nés à notre liste de dif­fu­sion. Ce qui nous dif­fé­ren­cie le plus de l'APHG, c'est notre appa­ri­tion beau­coup plus récente et notre réflexion pion­nière sur les usages du numé­rique, dans les appren­tis­sages comme dans l'éducation à la citoyen­neté. J'ajoute que notre concep­tion de l'enseignement de nos dis­ci­plines est, me semble-t-il, plus ouverte et indépendante.

Le trai­te­ment réservé à l'histoire-géographie dans les pro­grammes sco­laires actuels vous satisfait-il ?

Non et pour au moins trois rai­sons. Premièrement, notre dis­ci­pline, qui a été mise à mal dans le cadre de la créa­tion des ESPE au niveau du pri­maire, doit occu­per une place cen­trale dans le pro­ces­sus de for­ma­tion du citoyen. Nous nous ins­cri­vons dans la droite ligne du col­loque sur l'Histoire orga­nisé en 1984 à Montpellier, c'est-à-dire de l'Histoire vue comme une dis­ci­pline scien­ti­fique et de for­ma­tion pédagogique.

Deuxièmement, les pro­grammes sco­laires ne sont pas satis­fai­sants. Ils ne sont pas établis à par­tir d'une concer­ta­tion ouverte. Ils sont élabo­rés en fonc­tion de modes qui dépendent soit de cha­pelles scien­ti­fiques, soit de rap­ports de force au sein de cou­rants uni­ver­si­taires, et d'interventions poli­tiques à fina­li­tés mémo­rielles. Par exemple, concer­nant la Grande Guerre, les pré­sen­ta­tions qui en sont faites intro­duisent la notion, com­plexe et dis­cu­tée, de « bru­ta­li­sa­tion » ainsi que le géno­cide armé­nien et la bataille de Verdun. Tout cela est un peu réducteur.

Enfin, la dif­fu­sion ver­ti­cale des pro­grammes nous pose un pro­blème : j'enseigne depuis 33 ans et je constate que l'Education natio­nale pro­cède tou­jours de la même façon. Une fois les pro­grammes arrê­tés, leur mise en œuvre est accom­pa­gnée de docu­ments de plus en plus injonc­tifs. Les pro­fes­seurs se sentent infan­ti­li­sés, ils ont le sen­ti­ment qu'on ne leur fait pas confiance. Résultat : beau­coup subissent cette situa­tion et n'y croient plus. On l'a vu en 2010 dans le cadre de la loi Chatel : lorsque la dis­ci­pline a été sup­pri­mée du bac S, la mobi­li­sa­tion a été très faible. Et nous aurions aimé voir les his­to­riens les plus média­tiques, uni­ver­si­taires et autres, à nos côtés dans cette affaire.

Qu'attendez-vous du Conseil supé­rieur des pro­grammes (CSP), chargé de pro­po­ser de nou­veaux conte­nus pour le pri­maire et le collège ?

Tout d'abord, sa mis­sion ne me semble pas clai­re­ment défi­nie. Doit-on élabo­rer des pro­grammes dis­ci­pli­naires ou les inté­grer à un ensemble, très à la mode mais remis en cause actuel­le­ment dans les pays scan­di­naves, où toutes les dis­ci­plines s'interpénètrent et se chevauchent ?

J'attends du CSP qu'il entende les sug­ges­tions for­mu­lées par les asso­cia­tions de spé­cia­listes et qu'il donne du sens à nos ensei­gne­ments. Sans vou­loir reve­nir à ce qu'on appelle le « roman natio­nal », c'est-à-dire un ensei­gne­ment qui par­ti­rait des grands hommes qui ont fondé la nation, il faut redon­ner du sens à l'histoire-géographie notam­ment par rap­port aux rup­tures ren­con­trées par les socié­tés humaines et aux inter­ac­tions des ter­ri­toires. L'instruction morale et civique doit en outre être inté­grée à l'histoire-géographie pour for­mer des citoyens éclairés.

L'APHG estime que le volume horaire de l'histoire-géographie en série S au lycée est « indé­cent ». Qu'en pensez-vous ?

La ques­tion des volumes horaires, sur laquelle se crispe l'APHG, n'est pas cen­trale. Nous serions heu­reux que notre dis­ci­pline occupe un volume horaire plus impor­tant, mais il faut tenir compte du prin­cipe de réa­lité ! On ne peut pas dire d'un côté que les élèves ont des semaines trop lourdes, qu'ils sont confron­tés à une péda­go­gie fron­tale en classe, et dire en même temps qu'il faut rajou­ter du temps de classe. Sinon, on va créer un choc des cor­po­ra­tismes ! Nous pré­co­ni­sons d'utiliser intel­li­gem­ment des gise­ments horaires exis­tants : les tra­vaux per­son­nels enca­drés (TPE) et les ensei­gne­ments d'exploration en seconde, dont l'usage n'apporte pas grand-chose aux élèves, pour­raient être sup­pri­més. Nous pour­rions alors par­ta­ger ce temps libéré avec les autres dis­ci­plines, dans l'intérêt des élèves.

Pourquoi est-ce impor­tant d'enseigner l'histoire-géographie aujourd'hui ? Ne peut-on pas ima­gi­ner reve­nir à un ensei­gne­ment plus large des sciences humaines et sociales comme ce fut le cas avec la réforme Haby en 1975 ?

Quand j'ai com­mencé à ensei­gner, dans la ban­lieue de Montpellier en 1981, nous étions cen­sés ensei­gner des « sciences humaines ». Les élèves man­quaient vrai­ment de repères. La réfé­rence dis­ci­pli­naire est impor­tante. L'his­toire et la géo­gra­phie doivent appa­raître comme le « navire ami­ral » d'une réflexion éten­due à d'autres champs dis­ci­pli­naires tels que la socio­lo­gie, la phi­lo­so­phie ou encore la psy­cho­lo­gie sociale...

S'il y a une dis­ci­pline socle et struc­tu­rante par excel­lence, c'est bien l'histoire-géographie. Inventer de nou­veaux habillages ne ferait que créer du flou. Parlons plu­tôt de don­nées com­pré­hen­sibles, c'est ce que demandent les ensei­gnants, les parents et les élèves.

Charles Centofanti

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