Eric Fiat : « Je rêve d’un monde où l’on puisse avouer son épuisement »

Philosophe et enseignant, Éric Fiat nous présente son dernier ouvrage "Ode à la fatigue".

Ode à la fatigue

Ode à la fatigue

Vous avez intitulé votre dernier ouvrage « Ode à la fatigue. » N’est-ce pas un peu provocateur ?

Ce titre a d’abord l’ambition d’intriguer. Il a d’ailleurs failli s’appeler « éloge de la fatigue », ce qui aurait été une erreur puisqu’il ne s’agit pas d’un éloge. Dans la forme antique, une ode comportait trois parties : une strophe, une antistrophe et une épode. Mon livre inclut une sorte d’antistrophe dans laquelle je dénonce les « mauvaises fatigues ».

Quelles sont ces bonnes et mauvaises fatigues ?

La bonne fatigue, c’est celle du travailleur qui a le sentiment d’avoir bien œuvré, celle du sportif qui a gagné, celles des amoureux qui se sont aimés toute une nuit… Les mauvaises fatigues sont particulièrement celles qui naissent de l’organisation du travail. La société exige de nous efficacité, adaptabilité, rentabilité, etc. Cela se traduit par des évaluations individuelles incessantes, mais aussi par l’obligation de mettre en scène ce que l’on fait. J’ai enseigné en secondaire, avec grand plaisir, pendant une dizaine d’années. J’y côtoyais des collègues qui étaient d’extraordinaires professeurs, mais qui n’organisaient pas des événements, des voyages, des sorties, etc. Ils ne participaient pas à la mise en spectacle de leur travail. Je crains que les enseignants qui agissent ainsi en 2018 soient mal vus. Je ne dis pas que ces activités ne sont pas de bonnes choses, mais je m’inquiète du moment où le faire savoir sera plus important que le savoir-faire.

Restons en classe. Vous êtes directeur du laboratoire Institut Hannah Arendt/Espaces Ethiques et Politiques, mais aussi professeur agrégé et responsable du Master d’éthique à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée. Qu’est-ce qui vous fatiguait lorsque vous étiez sur les bancs de l’école et qu’est-ce qui vous fatigue en tant qu’enseignant ?

En tant qu’élève, peu de choses me fatiguaient. J’aimais apprendre, mais je percevais aussi que l’ennui (fatiguant ennui), que mes camarades et moi ressentions pendant certains cours, pouvait avoir quelque chose de formateur. En fait, je me souviens surtout des bonnes fatigues, comme celles que je ressentais en mettant un point final à mon devoir de philosophie ou de français à 5 h du matin, satisfait de ce que j’avais rédigé. D’ailleurs, je ressens la même chose lorsque je me retrouve face à mon paquet de copies qui attendent déjà depuis plusieurs jours.

Difficile de croire qu’il s’agit là d’une fatigue que vous appréciez vraiment !

(RIRES) Je vous accorde que ce n’est pas le moment le plus drôle du métier. Mais réussir à faire comprendre à l’étudiant ce qui ne va pas dans sa copie transforme cette activité contraignante en bonne fatigue. Comme enseignant, j’ai souvent fait l’expérience d’arriver en classe ou en amphi avec une méchante fatigue. Mais, mes étudiants me faisant l’honneur de s’intéresser à ce que je leur disais je sortais du cours… en forme !

Ce qui me fatigue le plus ce sont les tracasseries administratives, ces tâches qui ne sont pas liées au cœur de notre mission d’enseigner. Je pense au Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) qui nous contraint à remplir des tas de dossiers rédigés dans une incompréhensible novlangue. La novlangue, voilà quelque chose qui m’épuise !

D’ailleurs, votre ouvrage est très « savant », mais on sent votre attachement à la qualité de la langue.

J’ai, en effet, le plaisir des mots et même longtemps hésité entre une carrière en littérature et une carrière en philosophie. J’ai choisi cette dernière parce que l’enseignement de la littérature avait, déjà à l’époque, une dimension technique, très structuraliste qui ne me plaisait pas. Je confesse qu’il me reste un petit regret et, par mes livres, je marie mes deux passions. Mais, ce n’est pas seulement pour me faire plaisir que je soigne ma langue, car lorsqu’on travaille, comme je le fais sur des notions telles que la pudeur, la dignité ou la fatigue, on réalise rapidement que les écrivains les abordent aussi bien, sinon mieux, que les philosophes.

Votre « Ode à la fatigue » est aussi une réhabilitation de la rêverie. Pourquoi est-elle si importante ?

Eric Fiat

Eric Fiat

Mes écrits sont inspirés des réflexions de Gaston Bachelard sur le dormeur éveillé. Lorsqu’on se trouve dans cette attitude suspensive entre la veille et le sommeil, cela nous révèle quelque chose de nous-mêmes, du monde et des autres. L’homme en forme, frais et dispo a tendance à partir à la conquête de soi, des autres et du monde. L’homme qui est un peu fatigué – fatigué d’une bonne fatigue — est « condamné » à la rêverie et laisse le monde et les autres venir à lui. Il se laisse aussi lui-même venir à lui, car lorsqu’on écoute les leçons qu’elle a à nous donner, la fatigue nous place dans une allure de vie plus calme, plus attentive et notre for intérieur s’enrichit. Dans un monde où les espaces de rêverie, de silence, d’inactivité, de solitude, se réduiraient à peau de chagrin, quelque chose d’essentiel se perdrait.

En exagérant un peu, peut-on dire que la fatigue est le propre de l’homme ?

Le rire, le travail, la conscience, etc ont été un jour revendiqués comme le propre de l’homme avant que l’on ne réalise l’inexactitude de l’assertion. Si la fatigue n’est pas le propre de l’homme, et il me suffit de regarder mon chat pour m’en convaincre, il est vrai que l’animal, sauf en cas de maltraitance, d’exploitation, s’arrête avant d’aller au bout de ses forces. L’homme, lui, va souvent au bout de ses forces voire au bout de sa fatigue.

Cela ne témoigne pas pour autant d’un manque de sagesse de l’homme. Car l’humanité n’est pas dans l’homme de la même manière que le « canidé » est dans le chien, ou la circularité dans le cercle… L’humanité est d’abord une tâche. Être humain ne nous est pas entièrement donné. L’homme ne fait pas que vivre, il existe. Or, exister est un métier plus dur que celui de vivre. La mauvaise fatigue est souvent la fatigue d’être. Les animaux ne sont pas inquiets de leur place dans le monde. Mais parce que nous, humains, avons la perception que nous aurions pu ne pas être et savons que nous ne serons plus, nous sommes à la recherche d’une légitimation de notre existence… ce qui est la source de bien de nos mauvaises fatigues. Lorsqu’on est lâche, ou égoïste ou encore menteur, on fait moins bien l’homme. Comme le dit Montaigne « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme, et dûment ». Le phacochère fait très bien le phacochère, le chat fait très bien le chat, l’homme ne fait jamais très bien l’homme. Voilà pourquoi de tous les êtres vivants, l’homme est sans doute le plus exposé à la fatigue.

Vous soulignez que l’époque contemporaine nous pousse à cacher cette « faiblesse ». En quoi est-ce un problème ?

Assumer nos fatigues, c’est assumer notre finitude, notre humanité. L’homme semble pris dans une ivresse du dépassement de soi dont le transhumanisme est l’inquiétant symptôme.

Assumer sa fatiguer ne peut se faire que si les autres nous le permettent, et nous en sommes loin ! Je rêve d’un monde où l’on puisse avouer son épuisement sans que l’autre en prenne occasion pour nous humilier de sa forme à lui. Je rêve d’une solidarité des fatigués.

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