Langues anciennes, où en est leur enseignement scolaire ?

Malmenés par la réforme du collège, les professeurs de langues anciennes voient d’un bon œil la nouvelle circulaire publiée le 25 janvier 2018 mais la jugent encore insuffisante. Etat des lieux.

© Alexi TAUZIN - Fotolia

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Le 25 janvier 2018, le Bulletin Officiel de l’Education nationale publiait une nouvelle circulaire concernant la mise en œuvre de l’enseignement des Langues et Cultures de l’Antiquité (LCA). Celle-ci prévoit désormais que l’enseignement facultatif des LCA puisse être proposé à tout élève volontaire, sans effectif minimum. Or jusqu’à présent, lorsque l’enseignement de complément en langues anciennes est proposé par les établissements, malgré la demande des élèves, parfois un seul groupe est créé, occasionnant dans certains collèges une admission d’après les résultats scolaires ou même par tirage au sort. De plus, la nouvelle circulaire prévoit qu’au delà de 30 élèves d’un même niveau, un second groupe soit créé. Elle précise également que l’enseignement des LCA ne doit pas se faire à des horaires dissuasifs. Par ailleurs, les 7 heures d’enseignement maximum (1h en 5ème et 3h en 4ème et 3ème), rétablies par l’arrêté ministériel du 16 juin 2017, pourront être modulées sur l’ensemble du cycle. Pris de court par cet arrêté, beaucoup d’établissements sont restés cette année sur les anciennes quotités horaires de la réforme du collège, soit 5 heures au maximum pour le cycle.

Des mesures encore insuffisantes

Ces nouvelles mesures sont  bien accueillies par les professeurs de lettres classiques. « Après 2 ans et demi d’abominable combat, il y a une reconnaissance de notre travail et des propositions très concrètes qui émanent du terrain », reconnait Samuel Tursin, enseignant de français et latin dans un collège en REP dans le Nord-Pas-de-Calais. « Le discours du gouvernement a changé et ça fait du bien d’être entendu. Mais ça ne règle pas tout », ajoute Marjorie Lévêque, professeur de latin et de grec en collège et lycée dans l’académie de Lille.
En effet, les professeurs comptent poursuivre les négociations pour récupérer leur 8ème heure d’enseignement. Et selon Robert Delord, professeur de français et latin dans l’académie de Grenoble et président de l’association « Arrête ton char », la véritable attente des enseignants « ce sont des horaires fléchés pour leur discipline et ne plus être la variable d’ajustement de tous les établissements scolaires. Car à l’heure actuelle, tout dépend de la bonne volonté (ou non) du chef d’établissement et de l’arbitrage qu’il fait in fine de la distribution des heures de marge de l’établissement. Or celles-ci sont, depuis la réforme du collège, le seul moyen de financement des options latin et grec », déclare-t-il.

« Justifier son existence »

Les établissements perçoivent, en effet, une dotation de 3 h par semaine et par classe qui peut financer l’enseignement de complément des langues anciennes mais également les dédoublements de groupe pour les langues et les sciences. Le chef d’établissement et l’équipe pédagogique doivent donc faire des choix. « En tant que professeur de LCA, on est souvent seul face à plusieurs enseignants de langues vivantes ou de sciences. Pour maintenir les langues anciennes, on doit justifier notre existence. Il faut que le chef d’établissement en voit l’utilité et nous soutienne. Le chacun pour soi prévaut sur l’intérêt pédagogique. On met en concurrence les disciplines. Beaucoup de professeurs de langues anciennes abandonnent ou font des burn-out », témoigne Robert Delord.

Des disparités suivant les établissements

Autre problème, tous les établissements n’accordent pas le même nombre d’heures à l’enseignement complémentaire des LCA. « On est dans une limite de 7 heures sur le cycle. Les établissements peuvent y accorder moins d’heures alors que le programme reste le même pour tous. Cela crée des inégalités », précise Marjorie Lévêque.  Chaque établissement propose un peu ce qu’il veut. Samuel Tursin, lui, a demandé à ce que le latin soit obligatoire pendant un semestre pour les élèves de 5ème dans son collège. Tous bénéficient d’une heure hebdomadaire d’apprentissage des LCA. « Plutôt que de donner la possibilité d’étudier le latin, j’ai proposé de le faire découvrir à tous. Je démontre aux élèves que ce n’est pas un cours réservé à une élite, comme certains le pensent. C’est une aide réelle pour comprendre, grâce aux racines, les mots français, pour faire face à des textes inconnus en espagnol ou en italien », explique-t-il. Sur les 40 élèves ayant suivi le cours au premier semestre, 16 comptent poursuivre l’an prochain. Or un tiers a avoué qu’il n’aurait pas choisi cette option sans ce cours obligatoire.

Les EPI LCA : difficiles à mener

Par ailleurs, la réforme du collège a conduit à intégrer le latin et le grec dans l’un des huit Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), celui des « Langues et Cultures de l’Antiquité ». Ceux-ci impliquent au moins deux matières et doivent mener à la réalisation d’un projet. Mais les enseignants de LCA, n’ayant eux-mêmes pas d’heures d’enseignement obligatoires, doivent intervenir sur celles de leurs collègues. Une situation délicate quand chacun a son programme à boucler. «On veut des heures de cours. Nous avons passé un CAPES de lettres classiques pour enseigner ces langues, pas pour faire des projets », regrette Marjorie Lévêque. Même désarroi du côté de Robert Delord : « L’Antiquité est enseignée en histoire-géographie en 6ème. L’aborder dans un EPI en 5ème n’a pas de sens ». Un point qui sera modifié l’an prochain puisque la nouvelle circulaire prévoit l’ouverture des EPI dès la 6ème.

Une pénurie d’enseignants

Autre point annoncé par la nouvelle circulaire, la possibilité pour les futurs professeurs de langues vivantes, d’histoire-géographie et de philosophie de passer la certification pour enseigner les LCA. Une manière de pallier la pénurie de professeurs de lettres classiques. Une proposition suggérée par l’association « Arrête ton char » au ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, et à Pascal Charvet, l’IG de Lettres en charge du dossier des LCA, l’été dernier.
Le 29 janvier 2018, ce dernier et David Bauduin, IA-IPR, ont rendu à Jean-Michel Blanquer un rapport sur « Les humanités au cœur de l’école ». Ils y défendent l’importance des langues anciennes dans la réussite des enfants. De quoi favoriser de nouvelles avancées ?

 

 

Dorothée Blancheton

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