Réforme de l’université : « le mérite permet de légitimer la sélection sociale »

Anabelle Allouch, maître de conférences de sociologie à l’université de Picardie et auteure du livre "La société du concours", analyse avec nous la réforme de l’enseignement supérieur.

Anabelle Allouch maître de conférence de sociologie à l’université de Picardie et auteure du livre "La société du concours" / Crédit : D.R.

Anabelle Allouch maître de conférence de sociologie à l’université de Picardie et auteure du livre « La société du concours » / Crédit : D.R.

Quel regard posez-vous sur la réforme de l’université ?

En tant qu’enseignante et sociologue, je suis extrêmement inquiète. Des années de sous-dotation des universités permettent aujourd’hui au gouvernement de légitimer une réforme qui introduit une nouveauté de taille dans le système éducatif français : la sélection à l’université. En somme, on nous dit ceci : “Puisqu’on n’a plus les moyens d’accueillir tout le monde dans le supérieur, on va sélectionner.” Or l’université a toujours été un lieu de démocratisation du savoir, le gouvernement dévalorise ce rôle-là.

L’université devient donc un lieu de professionnalisation alors qu’il était auparavant celui de la démocratisation du savoir ?

Non, prétendre que l’accès à l’emploi était délaissé à l’université est faux. En tant qu’enseignants, nous sommes astreints depuis longtemps à professionnaliser nos maquettes. Nous donnons des cours de « conduite de projets » ou de sensibilisation aux débouchés. En sociologie on présente ainsi tout un ensemble de métiers en rapport avec la petite enfance, le para-scolaire, le travail social. Il est faux de croire qu’à l’université on apprend seulement à faire des dissertations.

C’est justement ce que nous laisse penser la réforme ?

Oui, et en cela elle sous-estime le fait qu’on y apprend aussi à écrire, à s’exprimer, à développer une pensée… des compétences qui sont toujours appréciées par les recruteurs. Nos étudiants en philosophie par exemple, ont d’excellents résultats aux concours administratifs. Paradoxalement le parcours d’Emmanuel Macron, d’abord étudiant en philosophie à Nanterre, illustre parfaitement cette fonction de l’université.

N’y a-t-il pas des filières moins porteuses que la réforme permettra de désengorger ?

Ce n’est pas certain, parler de “filières moins porteuses” fait oublier une statistique très importante : avoir un diplôme, quel qu’il soit, protège plus du chômage que de ne pas en avoir. Penser l’université uniquement comme un lieu de professionnalisation fait oublier qu’elle assure aussi un accès à un savoir de haut niveau à tout bachelier. Et, grâce aux diplômes qu’elle délivre, une possibilité de mobilité sociale.

Au contraire, penser que tout savoir doit correspondre à un métier est pervers : on oblige les étudiants à se déterminer professionnellement dès 18 ans. Ainsi, on les coupe de la possibilité d’apprendre à apprendre et d’y prendre du plaisir. La fonction non utilitaire du savoir est alors perdue.

La réforme ne va-t-elle pas remettre le mérite au centre de la formation universitaire ?

Pour moi, ce que l’on appelle “mérite” n’existe pas. C’est un discours produit par des institutions, ici l’Etat, qui laisse penser que le talent individuel de chacun sera reconnu à sa juste valeur. Or en réalité, il permet surtout de légitimer la sélection sociale. Des études montrent que des parents instruits, qui connaissent bien le système éducatif français, ont plus de chances d’avoir des enfants qui feront des études supérieures et les réussiront. On sait depuis Bourdieu que l’égalité des chances est un vœu pieux.

Le comble, c’est que la réforme de l’université va à l’encontre de ce discours du mérite. Pour l’instant, l’enseignement supérieur propose deux voies : une sélective (grandes écoles, BTS, DUT…) et une autre non sélective, l’université. Cette dernière permet aux élèves qui ne se sont pas encore trouvés, d’être aidés à nouveau et de prendre du temps. La réforme veut supprimer cette voie non sélective. Elle réservera ainsi l’accès à l’enseignement secondaire aux élèves déjà bons au lycée, ceux issus des classes les plus aisées. Les autres seront directement aiguillés vers le marché du travail.

En tant qu’enseignant, comment continuer à croire en l’école si on ne croit pas au mérite ?

Si dans l’absolu, le mérite n’existe pas et que les déterminismes sociaux pèsent lourd à l’école, il y a toujours des moyens pour aider les élèves les plus en difficultés. Effectivement c’est très difficile pour les enseignants, parmi lesquels je m’inclus, de constater tous les jours que les enfants ne sont pas tous égaux face à l’école : certains viennent de familles très cultivées, d’autres ont des parents qui maîtrisent à peine la langue… Pourtant voir un élève grandir et progresser, c’est ce qui nous nourrit. Pour continuer à aimer notre métier et y croire, nous avons besoin de moyens à la hauteur de notre vocation.

1 commentaire sur "Réforme de l’université : « le mérite permet de légitimer la sélection sociale »"

  1. Patrick colla  15 janvier 2018 à 1 h 00 min

    en vérité, nombre de master 2 sont des coups d’épée dans l’eau. Suivre, par exemple, pendant 5 ans des études de sociologie à l’université ne conduit à rien. une vraie catastrophe.
    Deux ans de classe préparatoire pour intégrer une grande école ou reprendre en licence.
    il faudrait informer honnêtement les lycéens.Signaler un abus

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