« La formation des profs est trop dense et bien trop courte »

Maryse Esterle, sociologue et ex-formatrice en IUFM/ESPE, revient sur l'histoire mouvementée de la formation des enseignants, de 2000 à aujourd'hui.

photo-blogMaryse Esterle est enseignante-chercheuse en sociologie de l’université d’Artois, a enseigné à l’IUFM/ESPE du Nord-Pas-de-Calais de 1999 à 2013, et est membre du Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative. Dans « Où va la formation des enseignants ? » (Editions Petra, 2017), elle revient sur le passage des IUFM aux ESPE, et s’interroge sur la façon dont la formation des profs pourrait être revue.

Pourquoi vous être intéressée à la formation des profs ?

Quand j’enseignais à l’IUFM du Nord-Pas-de-Calais, je me suis retrouvée prise dans la réforme de la masterisation de 2010. Les conditions d’étude ont considérablement changé, mais pas dans le bon sens. La durée des stages de pratique, sur le terrain, en école, collège et lycée, a été réduite, compressée en 2 ans pour laisser place au gavage des étudiants par la préparation des masters et des concours. On s’est retrouvé avec une formation qui perdait son sens, car il n’était plus possible de faire le lien entre théorie et pratique : plus possible de parler avec les étudiants de leur expérience de stage, puisqu’elle était trop réduite pour être utile.

Ayant pris des notes à l’époque sur ce que je vivais, j’ai voulu raconter cette histoire, pour répondre aux critiques injustes qui visaient les IUFM, mais aussi pour réfléchir à comment améliorer la formation des enseignants. Aujourd’hui, les ESPE vont mieux, avec des stages rétablis en deuxième année… Mais il reste quand même des choses qui méritent débat.

Avant la réforme de 2010, trouvez-vous que la formation des enseignants était suffisante ?

Avant 2010, les étudiants passaient leurs concours en première année, puis étaient stagiaires en deuxième année – ils étaient rémunérés, et dans leur esprit ils savaient qu’ils deviendraient professeurs.

Mais les enseignements étaient émiettés, et ils avaient du mal à saisir la globalité des choses. Nous, formateurs, étions nombreux à penser qu’il aurait fallu que les formations des étudiants commencent plus tôt – ils arrivaient avec un niveau assez faible en français ou en mathématiques, et il fallait à la fois les hisser au niveau du concours, et leur faire comprendre qu’ils allaient devenir profs, en les formant à cette professionnalité. En deux ans, c’était bien trop court. Nous prônions donc plutôt un allongement de la formation et du nombre de journées de stage.

« La période 2010-2013 fut chaotique, avec des étudiants stressés et épuisés »

En 2010, à quel point la formation des profs a-t-elle été impactée ?

ESPE Clermont-Auvergne

ESPE Clermont-Auvergne

Cette réforme nous est tombée dessus, les personnels et les responsables d’IUFM eux-mêmes avaient été peu informés, hormis qu’il faudrait créer de toutes pièces des programmes de Master. A la rentrée 2010, les formateurs ont dû mener les étudiants vers un tout nouveau niveau, le Master, tout en les préparant à un concours qui survenait en deuxième année, et qui supplantait dans leur esprit, tous les contenus transversaux (dans mon cas, l’éthique et la réflexion vis-à-vis des élèves à besoin particuliers) ou axés sur la pédagogie.

La période 2010-2013 fut très difficile, chaotique, avec des étudiants qui étaient stressés et épuisés, qui n’arrivaient pas à comprendre ce que nous essayions de leur transmettre en terme de concepts et de théories, et qui n’avaient pas assez de pratique. Et au final, à cause de la réduction des stages, l’on se retrouvait avec de jeunes enseignants, qui n’avaient quasiment jamais mis les pieds dans une classe, mais à qui l’on confiait la charge d’élèves à plein-temps…

La surcharge de travail due à la masterisation et aux concours n’a pas touché que les étudiants : les formateurs, obligés de suivre ce rythme, et d’appliquer une réforme avec laquelle ils n’étaient en général pas d’accord, ont vu leurs conditions d’enseignement se dégrader considérablement. Beaucoup étaient en grande souffrance. Hélas, le passage des IUFM aux ESPE s’est fait très rapidement, entre juillet et septembre 2013, sans tenir compte du tout de l’épuisement des professionnels.

La création des ESPE a-t-elle tout de même amélioré la situation ?

Les ESPE ont rétabli des stages longs en deuxième année de master, et il faut saluer ce retour sur le terrain, primordial pour préparer les enseignants en herbe à leur métier. Il existe également des sessions de formations communes entre futurs profs des écoles et de collège, ce qui est une vraie avancée. Mais il reste des points d’achoppement : le recrutement des futurs enseignants, leur formation encore très dense sur un temps court, et l’entrée dans le métier.

En deux ans de temps, les étudiants doivent toujours préparer un concours, faire leur stage, et intégrer un certain nombre d’éléments théoriques indispensables. C’est bien trop court. La formation est extrêmement dense. Réaliser un mémoire de recherche est très difficile. Et les étudiants qui arrivent en M1 n’ont toujours pas un niveau suffisant en langue française, en mathématiques et dans les différentes disciplines… Dans d’autres professions, la plupart des écoles de formation organisent des concours avant l’entrée dans l’école. Pourquoi les enseignants doivent-ils donc passer leur concours en plein milieu de leur formation ? Les études universitaires ne sont pas adaptées à la préparation de concours.

« Il n’est pas normal que les profs débutants se retrouvent seuls avec les classes les plus difficiles »

ESPE de Rennes / Wikimedia / Lektz / Licence CC

ESPE de Rennes / Wikimedia / Lektz / Licence CC

Que préconisez-vous, finalement ?

Selon moi, il faudrait allonger la formation des enseignants en amont, et la commencer par des licences pré-professionnelles, avec des stages longs dès les deux premières années universitaires, un renforcement des connaissances dans les disciplines avant le M1, et le concours, qui serait ramené avant l’entrée en master.

Il faudrait aussi réaliser un travail d’homogénéisation entre formateurs, qui viennent d’horizons très différents : enseignants-chercheurs, profs agrégés, maîtres-formateurs… Il manque une plus grande homogénéisation entre eux, un travail plus en relation les uns avec les autres.

Il faut aussi profiter d’une formation qui serait plus longue pour faire venir davantage de spécialistes. On demande beaucoup aux enseignants : ils doivent se préparer davantage à l’accueil des élèves à besoin particulier, suivre de nouvelles formations sur la prévention des violences sexistes et sexuelles, organiser des activités autour des attentats… Il faut préparer tout cela plus en amont, afin d’éviter que les profs aient l’impression d’être sans arrêt sollicités pour des causes nationales, au gré de l’actualité, dans la précipitation, sans formation adéquate. Pour se construire, une formation doit pouvoir se digérer.

Enfin, l’entrée dans le métier doit être revue. La question du tutorat, de l’accompagnement et des formateurs référents en ESPE devrait être davantage travaillée. En particulier, il n’est pas normal que les profs débutants se retrouvent seuls avec les classes les plus difficiles. Il y a un effort à faire pour qu’ils puissent être accompagnés par leurs collègues, surtout s’ils débutent en REP, en faisant en sorte que dans chaque établissement, un enseignant chevronné et volontaire occupe le rôle de tuteur.

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