“La formation continue des profs n’est pas du tout au niveau actuellement”

Pour Gérard Gonfroy, ex-président de la CDIUFM, la formation continue des enseignants laisse à désirer. Et il faudrait la renouveler pour améliorer le système éducatif.

ggGérard Gonfroy, linguiste et ex-professeur de sciences du langage, a été directeur de l’IUFM du Limousin, et président de la Conférence des Directeurs d’IUFM (CDIUFM). Avec 3 autres ex-présidents de cet organisme, il veut interpeller le gouvernement sur les “évolutions souhaitables” de la formation des enseignants.

En quoi la formation continue est-elle aussi importante que la formation initiale ?

Quand on veut faire évoluer positivement un système éducatif, la formation continue est un levier plus rapide et plus efficace que la formation initiale. Car les nouveaux enseignants formés (entre 10 et 20.000 par an) mettent beaucoup de temps à irriguer le système, alors qu’avec la formation continue, on agit en temps réel.

Et pourtant, la formation continue semble, à vous écouter, en grande difficulté…

Sa situation est catastrophique. L’enquête internationale TALIS de l’OCDE sur les enseignants montre que la France est en bas du tableau, en matière de jours de formation par prof, et en durée. L’acquisition du spectre large des compétences nécessaires pour l’exercice de ce métier complexe ne peut aboutir que dans la durée. Or, la formation continue n’est pas du tout au niveau actuellement. Dans un monde en constante évolution, marqué par l’explosion du numérique, il n’est pas concevable de voir une formation continue des professeurs à ce point maltraitée. Il y a un effort considérable à faire pour la renouveler et la renforcer.

Que devrions-nous changer dans la formation continue actuelle ?

La formation continue au niveau institutionnel et vertical, celle voulue par le ministère, pose problème : il est normal que la rue de Grenelle puisse faire passer des messages liés aux évolutions et aux changements de programmes. Mais ces consignes sont relayées d’une façon trop mécanique et répétitive.

Si l’on prend le cas de Magistère, la plateforme de formation continue en ligne, on se rend compte que son contenu reste très artificiel et insuffisant. Exemple : le module “prévenir l’illettrisme” dure 1h30, ce qui est bien trop peu pour traiter un tel sujet. Il y a beaucoup d’informations, mais peu de formations. Ce système qui alterne des modules à distance et quelques heures en présentiel n’est pas à mes yeux la bonne solution. L’enseignement à distance est utile, mais il faudrait l’utiliser différemment, sans se reposer sur lui.

Il faut de la part du ministère beaucoup plus de souplesse – varier les intervenants et les modalités d’intervention, notamment en associant les universités – pour que les messages, en particulier sur les nouveaux programmes, passent réellement. Sans quoi beaucoup d’enseignants, peu convaincus, attendront la réforme suivante.

Et au niveau local et académique ?

Au niveau local, les formations continues “de proximité” sont très efficaces, mais seulement si l’établissement qui en fait la demande a un projet mobilisateur, et pas artificiel. L’avantage de ce genre de formation est de mobiliser plusieurs équipes d’établissements et de disciplines différentes, pour varier les regards. Il y a là un levier à saisir.

Concernant le PAF (plan académique de formation), il faut absolument sortir de l’actuel catalogue à la Prévert qui mélange tout et n’importe quoi, et donner accès à une plus grande variété de formation… Mais surtout, il faut impliquer davantage les universités. Seul leur concours permettra de concevoir des modules plus nombreux, plus significatifs, et réellement liés à l’évolution des connaissances et à la pratique enseignante.

- contrastwerkstatt - fotolia.com

Réunion enseignants -contrastwerkstatt – fotolia.com

Pour revenir sur l’enseignement à distance… Pour vous, quelle est sa place ?

Il ne résoudra pas tout : pour la réactualisation des connaissances, les modules sont de très bons outils, mais le travail en présentiel, entre pairs (analyses de pratiques, échanges) et avec des experts, est fondamental. Sans cela, la formation reste artificielle.

Faudrait-il rendre la formation continue obligatoire ?

Il faudrait la rendre obligatoire, mais aussi qualifiante et diplômante. Actuellement, un prof peut très bien ne jamais participer à aucune action de formation. Il faudrait inventer des modalités (par exemple des unités capitalisables) reconnues par le système, et permettant d’acquérir, au sein d’un parcours pluriannuel, des compétences reconnues par le ministère. Les syndicats ont un rôle à jouer pour créer ce système, qui serait reconnu dans la carrière.

Comment réaffirmer l’importance de la formation continue, finalement ?

Il faut lui redonner une visibilité – d’abord en prenant en compte l’importance capitale des premières années d’exercice. Le style d’un enseignant se forge pendant les 5 premières années, avec un certain nombre de réflexes professionnels. Or, nous avons affaire à une formation initiale insatisfaisante, qui décourage vite les débutants – ce qui explique en partie la hausse inquiétante du nombre d’abandons en début de carrière.

La formation continue doit aller beaucoup plus loin dans l’accompagnement de ces premières années d’exercice, par le tutorat, des temps de décharge, un retour à l’université… et surtout des échanges horizontaux. L’un des problèmes essentiels, noté dans les enquêtes de l’OCDE, c’est l’isolement de l’enseignant français, qui travaille dans son coin, et n’a en face de lui qu’un regard hiérarchique (inspecteurs, conseillers pédagogiques…). Or, les échanges entre pairs sont primordiaux pour créer une formation continue horizontale et réellement efficace.

Au fond, vous réclamez aussi plus de clarté et plus de souplesse…

L’empilement des missions que l’on confie à l’enseignant (instruire, éduquer, préparer à la vie professionnelle, former à la citoyenneté), se fait sans vraie hiérarchie. L’enseignant choisit les missions qui lui semblent importantes par rapport à son univers mental et à sa culture. Il les hiérarchise d’une manière personnelle. Pour la formation continue, c’est une vraie difficulté, un défi : elle doit absolument s’adresser à l’ensemble des missions, et les hiérarchiser d’une manière plus forte et plus claire.

Rappelons aussi que les enseignants sont formés à Bac +5, et qu’il faudrait leur accorder davantage de liberté dans leurs choix : ils ont acquis une autoréflexion qui leur permet de déterminer efficacement leurs besoins. Un des reproches fréquemment adressé par les enseignants au système de formation continue, c’est sa verticalité, et son espèce d’autoritarisme tatillon – totalement en décalage face à des profs autonomes. Pour obtenir leur adhésion, il faut donc davantage de souplesse.

Comment expliquer l’absence de débat autour de la formation continue ?

Les ESPE ont été très mobilisées depuis leur création en 2013, et n’ont pas vraiment eu le temps de se pencher de manière forte sur la formation continue. Celle-ci est en outre une variable d’ajustement rêvée : son effacement progressif ne se voit pas, contrairement à la suppression de postes. En abaissant la part de la formation continue, vous ne créez pas de grand malaise – et même, en réduisant les absences de profs, les parents sont satisfaits. Il faut enfin constater que la formation continue n’a jamais été le cheval de bataille des syndicats…

3 commentaires sur "“La formation continue des profs n’est pas du tout au niveau actuellement”"

  1. delaborderie  27 octobre 2017 à 8 h 54 min

    C’est un fait, la formation continue des enseignants en terme de durée est très inférieure à celle des autres salariés de la fonction publique. (Tellement réduite d’ailleurs que le gouvernement n’ose pas en publier les chiffres sur son site!)
    La première conséquence est que la plupart des enseignants prennent depuis longtemps sur leur temps personnel pour se former dans les nouvelles disciplines à enseigner. Peut-on raisonnablement penser, en effet, que 3 h de formation en langues étrangères ou en informatique suffisent pour enseigner ces disciplines?
    L’absence de prise en considération des choix personnels, des parcours particuliers et de l’expérience de chacun dans l’accès à la formation, en dit long sur la considération que l’on porte aux enseignants en général. Comment vivre l’injonction de participer à une formation en enseignement de la lecture quand on arrive en fin de carrière et qu’on a essentiellement enseigné en GS et en CP? Ne faut-il pas y voir une forme de mépris pour l’expérience et l’expertise qui devrait en découler (d’autant que celle-ci aura sans doute fait l’objet de contrôles réguliers labellisés par la hiérarchie!); pour le libre arbitre et la capacité d’analyse des protagonistes?
    Heureusement, il existe de nombreux ouvrages de pédagogie que même les instituteurs alphabétisés ont pensé un jour parcourir sans en recevoir l’injonction! Les vidéoprojections de powerpoints lus par un animateur expert, n’ont pour la plupart, comme avantage, que l’attrait de la nouveauté sur le support papier et plus rarement celui de l’attrait pédagogique en ce qui concerne la forme .
    Peut-on raisonnablement demander aux enseignants de former des élèves à l’autonomie en décidant des besoins desdits enseignants de manière aussi autocratique? Ne faut-il pas y voir une forme d’infantilisation un peu contradictoire avec les missions qu’on leur confie?Signaler un abus

    Répondre
  2. Faucher  28 octobre 2017 à 21 h 43 min

    Tout à fait d’accord avec l’analyse de Gérard Gonfroy. En tant que jeune syndicaliste (SNES-FSU), j’étais déjà attentive aux questions du recrutement, de la formation initiale et de l’entrée dans le métier, mais c’est vrai que celle de la formation continue est au moins tout aussi importante et représente un levier intéressant pour faire évoluer nos pratiques vers davantage de collectif.
    Merci donc pour cette interview !Signaler un abus

    Répondre
  3. Kalimeron  7 novembre 2017 à 19 h 37 min

    L’analyse et le constat sont est certes indiscutables. Mais il est très facile de tomber dans la caricature en brandissant les chiffres PISA et OCDE pour ringardiser notre système éducatif. Par exemple, citer M@gistère en le réduisant à une seule formation, c’est oublier les 300 autres parcours proposés dans l’offre. Parcours dont certains proposent aux enseignants de l’analyse de pratique professionnelle et un retour réflexif après une mise en oeuvre en classe. Et tout cela en modalité hybride (distance+ présentiel). C’est un peu comme réduire l’intelligence artificielle à un gadget technologique qui ne va que détruire des emplois.
    Un peu de discernement et d’intelligence collective pour lutter contre les idées reçues seraient les bienvenus…Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous