Emmanuel Vaillant : « Le prof innovant n’est pas un rebelle »

"Bonnes nouvelles de l’école" d'Emmanuel Vaillant, paru le 23 août, nous ouvre les portes d’une trentaine d’établissements scolaires de la maternelle au lycée, dont les enseignants innovent -à leur façon. Rencontre avec l'auteur.

Emmanuel Vaillant est journaliste spécialisé dans les questions d’éducation et directeur de la ZEP http://www.la-zep.fr/

Emmanuel Vaillant

Emmanuel Vaillant

« Ces profs qui transforment l’éducation nationale et vous ne le savez pas » est le sous-titre de votre livre, « Bonnes nouvelles de l’école ». Quels sont les points communs de ces enseignants de l’école publique que vous avez rencontrés au cours de votre enquête ?

Tous prennent très au sérieux la complexité du rapport au savoir et à l’apprentissage. Ils sont traversés par la question : « Qu’est-ce que c’est qu’apprendre ? » et se mettent en position de chercheurs. Face à un public plus diversifié, face à des enfants qui ne sont pas travaillés par le désir d’apprendre, ils cherchent comment susciter la curiosité. Ils activent ou réinventent des manières de capter l’attention des élèves.

Il n’est plus possible aujourd’hui d’être dans le déni : l’école ne parvient plus à faire monter en connaissances et en compétences l’ensemble des enfants qu’elle accueille. Il y a bien un problème, pas pour tous, mais pour les enfants les plus défavorisés. D’où la nécessité de changer les manières de faire.

En quoi les enseignants auxquels vous consacrez ce livre sont-ils « innovants » ?

La plupart de ceux que j’ai rencontrés se défendent d’être innovants. Sans doute parce que ce terme, mis à toutes les sauces, est galvaudé. Dans l’esprit des gens, le prof innovant utilise forcément le numérique et invente des trucs originaux, exceptionnels. Ce qui m’a frappé c’est que le prof innovant n’est pas un rebelle, un frondeur contre le système. Il s’agit plus souvent de quelqu’un qui, en restant dans les clous des textes, trouve des marges de manœuvres.

Je pense à une école de l’académie de Nantes, qui a fait le pari de s’adapter aux rythmes d’apprentissage des enfants, en prenant au sérieux les cycles à l’école, qui sont dans les textes. Il n’est plus question de voir si les élèves ont tout appris à la fin de l’année, mais de travailler sur trois ans. Tous les élèves sont confrontés aux mêmes obstacles mais les moments de les passer diffèrent. Ce qui est inscrit dans la loi est devenu là un projet d’école innovant.

Il faut aussi souligner que les enseignants « innovants » font souvent du neuf avec de l’ancien, en s’inspirant de vieilles méthodes, comme la méthode Freinet.

Quelle place occupe aujourd’hui le numérique à l’école ?

En 2017, il y a une banalisation du numérique. La question n’est plus de savoir si on est pour ou contre. Il est là, partout, dans nos vies. Au niveau de l’équipement des écoles, j’ai observé une grande hétérogénéité. Certaines sont très peu équipées, d’autres ont de nombreuses tablettes, avec, parfois une connexion internet qui ne suit pas. Cette question centrale de la connexion insuffisante pour faire fonctionner correctement les machines reste un mystère pour moi !

Une fois réglées ces questions d’équipement, l’important est de savoir ce qu’on fait de la technologie. Comme le dit Yannick Choulet, un enseignant qui pratique la Twictée (dictée sur Twitter) , « Le numérique en soi ne sert à rien ». J’ai d’ailleurs assisté à un dialogue intéressant entre lui et l’une de ses collègues. Les deux faisaient peu ou prou la même chose et avaient une manière très similaire de faire travailler les élèves. L’un sur tablette. L’autre sur papier.

Les initiatives croisées au cours de votre enquête sont susceptibles, selon vous, d’« apporter bien plus de bouleversement que l’espoir d’un grand soir ». Est-ce à dire que toute réforme « par le haut », c’est-à-dire venant du ministère de l’Éducation nationale, est vouée à l’échec ?

Le changement partira du terrain mais ne diffusera pas si le ministère n’accompagne pas et ne forme pas mieux les enseignants. Ils ressentent le besoin d’être aidés dans la mise en place de leurs projets. Et la question de la formation des professeurs est très présente. Au ministère, j’ai entendu des réflexions qui me semblent très intéressantes pour repenser le parcours professionnel des enseignants : mieux accompagner les jeunes enseignants sur les cinq premières années, pour leur mettre le pied à l’étrier. Puis, les laisser s’épanouir, monter en compétences, expérimenter et monter des projets, en les laissant tranquilles. Et à mi-parcours, au bout de 15/20 ans, les placer dans un rôle de tuteur afin qu’ils puissent transmettre leurs compétences aux plus jeunes.

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, qui entend donner plus d’autonomie aux acteurs, vous semble-t-il être sur la bonne voie ?

S’il s’agit de liberté collective, oui ! La crainte des enseignants rencontrés sur la question de l’autonomie des établissements, c’est de voir se créer des petits bastions avec des petits chefs. Ce qui fonctionne bien, c’est le collectif. A ce sujet, l’exemple du lycée du Bourget est intéressant. Il y a à la fois un chef d’établissement avec un charisme fort, qui a porté le projet, et tout un groupe de professeurs impliqués dans la définition du projet d’établissement, dans sa gestion et qui se concertent chaque semaine sans que le chef d’établissement ne soit forcément présent.

Même chose dans un collège près de Lyon, où un projet d’espace collaboratif , dirigé par une principale assez charismatique aussi, a fait l’objet d’une réelle concertation avec les enseignants. Chacun y a vu son intérêt et est devenu porteur de projet.

Il existe également de nombreuses initiatives individuelles menées par des enseignants dans lesquelles les principaux et proviseurs ont un rôle déterminant. La pérennisation de ces projets dépend souvent d’eux. Ce n’est donc pas toujours facile pour les enseignants dont les expérimentations ne sont ni partagées par une équipe, ni valorisée par les collègues ou la direction. Certains se sentent bien seuls.

Pour quelles raisons les oppositions caricaturales – « pédagogues de gauche » versus « républicains de droite » – et les faux débats, comme celui sur la suppression des notes, occupent-ils autant d’espace quand il est question de l’Ecole ?

Bonnes nouvelles de l'école

Bonnes nouvelles de l’école

Un sociologue, qui a travaillé sur la médiatisation des sujets sur l’école, pointe que plus l’enjeu est compliqué, plus on observe une tendance à la simplification du débat. Sur les notes, comme sur les méthodes de lectures, j’ai le sentiment que tout est simplifié en pour ou contre. Or, sur les notes par exemple, ce qui est intéressant n’est pas de savoir s’il faut sortir des notes ou pas, mais de s’interroger de manière plus complexe sur ce à quoi elles servent. Car s’interroger sur les notes, c’est s’interroger sur la pédagogie.

À ce propos, un enseignant me racontait avoir reçu une journaliste de France 2 pour un sujet sur la suppression des notes diffusé au journal télévisé. Le reportage était bien fait, elle avait bien compris et décrit les enjeux, mais le présentateur a lancé le sujet en disant à peu près « c’est cool cette école sans notes, j’aurais aimé être à la place de ces élèves ». En une phrase, il a caricaturé le débat : sans notes, pas d’autorité et pas d’exigences.

Quant au débat pédagogues/républicains, je n’en ai pas trouvé traces sur le terrain. Aucun enseignant ne se définissait comme cela. Pour eux, ces débats sont éloignés de leur quotidien et de leur pratique.

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous