Classe mutuelle : les élèves s’expliquent très bien les choses entre eux, parfois mieux que nous

Prof de SVT dans un lycée parisien, Vincent Faillet a métamorphosé sa salle de classe, en premier lieu ses murs, afin de développer l'apprentissage entre pairs. Il nous parle de sa "classe mutuelle".

La "classe mutuelle" de Vincent Faillet

La « classe mutuelle » de Vincent Faillet

En 2015, Vincent Faillet, prof de SVT au lycée Dorian (Paris), réorganise sa salle de classe. Il couvre ses murs de tableaux et dispose ses tables en îlots. Puis il se lance dans “l’enseignement mutuel”, préférant l’apprentissage par les pairs aux cours magistraux. Libres, les élèves travaillent en groupes autour d’un tableau, s’entraident, apprennent ensemble. Le prof, de son côté, est au milieu, et se concentre sur les jeunes en difficulté.

Cette idée de “classe mutuelle” lui vient à la lecture du “Dictionnaire de pédagogie” (1887). Un passage le fait sourire : “il était écrit que la salle de classe est un lieu où les élèves sont astreints au silence et à l’immobilité”. Puis il réalise que ses propres élèves “sont immobiles et silencieux. Un choc !”

Un « enseignement simultané » figé depuis 1833

Gravure lithographiée vers 1830 "Une école d'enseignement mutuel" environ 25 x 30 cm, imprimerie Dambour et Gangel à Metz. Musée national de l'éducation (Rouen). / Wikimedia / Licence : Domaine public.

Gravure lithographiée vers 1830 « Une école d’enseignement mutuel » environ 25 x 30 cm, imprimerie Dambour et Gangel à Metz. Musée national de l’éducation (Rouen). / Wikimedia / Licence : Domaine public.

Après avoir commencé à agencer différemment sa salle (il dispose les tables en îlots), il finit par changer sa façon d’enseigner. Il commence par prêter son tableau à ses groupes d’élèves, avant de leur permettre d’écrire sur les murs de sa salle, puis d’y poser des tableaux blancs. Il réalise alors qu’il n’a fait que reprendre le concept de l’enseignement mutuel, une méthode de pédagogie active développée en France au 19e siècle.

A l’époque, des enseignants expérimentent une nouvelle façon d’enseigner : ils laissent les élèves travailler entre eux, par petits groupes, en arcs de cercle, autour de tableaux muraux, supervisés par des “moniteurs” – des élèves plus âgés, qui aident leurs camarades plus jeunes. “Les élèves enseignaient à d’autres élèves, en s’entraidant”, explique Vincent Faillet. Mais en 1833, l’enseignement mutuel est supplanté (sur décision de Guizot) par “l’enseignement simultané”, qui consiste à enseigner la même chose simultanément à toute une classe. “Résultat, depuis 1833, on ne fait plus que cela, sans savoir pourquoi, parce que l’on a toujours vu faire cela… et que la salle de classe elle-même nous enjoint à le faire, car elle a été créée pour l’enseignement simultané, avec des rangées de tables et de chaises”, note le prof de SVT.

Pour lui, afin de “rénover l’éducation”, il faut d’abord “s’attaquer à ce problème de l’enseignement simultané. L’école nouvelle a essayé, mais elle a oublié une chose : il faut faire bouger la salle de classe pour faire évoluer la pédagogie”.

« Ceux qui ont compris expliquent aux autres »

La "classe mutuelle" de Vincent Faillet

La « classe mutuelle » de Vincent Faillet

La classe mutuelle de Vincent Faillet va plus loin qu’au 19e siècle, en donnant aux élèves une grande liberté, ainsi que des responsabilités. Une séance commence par un cours traditionnel (20 minutes seulement), durant lequel l’enseignant insiste sur les “concepts complexes” ; se poursuit par un travail “mutuel” (50 minutes), durant lequel les élèves se répartissent en groupes autour de tableaux muraux et travaillent librement sur des exercices ; puis s’achève par un “bilan” (10 minutes), pendant lequel les travaux sont corrigés et commentés.

Tout au long de leur travail en groupe, certains élèves sont susceptibles de devenir des “moniteurs”, en fonction de leur compréhension du sujet abordé et de leurs connaissances. “On va utiliser ceux qui ont compris pour expliquer à ceux qui n’ont pas compris”, note le prof.

Cet “enseignement par les pairs” permet aussi aux élèves de circuler et de travailler plus librement dans la salle. “S’ils veulent s’entraider, et par exemple travailler ensemble sur des points pas prévus pour la séance du jour, aucun problème : ils ont non seulement le droit de bouger et de circuler dans la salle, mais aussi celui de choisir ce qu’ils ont envie d’étudier – ce que n’aurait jamais permis l’enseignement simultané”, indique Vincent Faillet.

La classe mutuelle, pour « différencier réellement » l’enseignement

La "classe mutuelle" de Vincent Faillet

La « classe mutuelle » de Vincent Faillet

La classe mutuelle permet au prof de SVT de lancer, dans une même classe, plusieurs activités (l’élève pouvant choisir celle de son choix), mais aussi de “différencier réellement l’enseignement”. Ainsi, remarque-t-il, “je peux m’occuper, en profondeur, d’un ou plusieurs élèves en difficulté, pendant que les autres, en groupe, essaient de résoudre des problèmes entre eux, sans se tourner systématiquement vers moi”.

Avec l’enseignement mutuel, le rôle de l’enseignant est différent : “avant, j’étais metteur en scène et acteur de mes cours ; maintenant, je suis un régisseur, qui fournit le matériel pour que les vrais acteurs et metteurs en scène que sont les élèves, puissent agir”, explique Vincent Faillet. Si le cours classique subsiste en partie, la “posture magistrale” du prof a disparu. “Avec une grande efficacité : les élèves savent très bien s’expliquer les choses entre eux, parfois même mieux que nous”.

Selon Vincent Faillet, la classe mutuelle “change vraiment la motivation des élèves”. Ces derniers apprécient ainsi “d’être dans cette salle dans laquelle ils peuvent bouger, échanger entre camarades ».

« Créer une classe sans barrières, où rien n’est figé »

La "classe mutuelle" de Vincent Faillet

La « classe mutuelle » de Vincent Faillet

Aussi peu convaincu par la classe inversée que par l’enseignement simultané, il rappelle l’importance des cours magistraux, “durant lesquels le prof institue les choses”. Le prof de SVT constate également que la classe mutuelle “n’est pas une panacée”, car certains cours, “théoriques ou complexes”, nécessiteront toujours d’être abordés d’une façon “traditionnelle”.

A la rentrée 2017, Vincent Faillet et une dizaine de collègues intéressés par sa méthode, mettront sur pieds une classe de Première dédiée à l’enseignement mutuel. “Toutes les disciplines (maths, SVT, Physiques-Chimie, Histoire-Géographie, Lettres, Langues vivantes) se feront selon ce modèle d’enseignement mutuel”, indique le prof.

Seul frein possible pour un enseignant intéressé par la classe mutuelle : le coût du mobilier (tables, chaises) et des tableaux muraux. “Pour équiper une salle, il faut prévoir plusieurs milliers d’euros”, note Vincent Faillet. Mais pas de panique : “quand bien même vous n’auriez pas les moyens de mettre des tableaux, il est toujours possible de coller de grandes feuilles sur les murs ! Ce qui est important, c’est d’avoir une surface d’interactions”, conclut-il.

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