« Il faut réécrire les manuels scolaires en pensant davantage aux animaux »

Jean-Marc Neumann, juriste spécialiste du droit de l’animal, a signé une tribune demandant la création d’un enseignement de l’éthique animale. Il en explique les raisons.

Jean-Marc Neumann

Jean-Marc Neumann

En France, l’éthique animale a figuré durant quarante ans dans les manuels officiels pour l’école primaire (de 1883 à 1923). Aujourd’hui, le rapport aux animaux alimente un débat social. Selon vous, pourquoi paraît-il primordial que l’élève suive un cours d’éthique animale à l’école, qu’est-ce que cela lui apporte concrètement ?

Le thème de l’animal est un support pédagogique permettant de développer la sensibilité de l’élève, de comprendre que l’humain n’est pas seul sur terre et qu’il partage la planète avec d’autres êtres vivants. L’élève apprend également le respect de l’autre sous plusieurs formes (religions, origines, couleurs de peau…) mais aussi le rejet des discriminations arbitraires entre humains et de la violence. Cet enseignement est de nature à apaiser non seulement la relation avec les autres êtres vivants mais également la relation entre humains. Il favorise ainsi chez le futur citoyen le sens des responsabilités et de la coopération.

Vous avez signé une tribune parue le 21 février 2017 dans Libération dans laquelle il est écrit qu’en classe, les animaux « demeurent évoqués sous l’angle de l’espèce », les cours de biologie négligent « les connaissances acquises en éthologie sur les capacités cognitives, les émotions ou la pensée animales » pour ne se concentrer uniquement que sur l’aspect physiologique. Faut-il, selon vous, réécrire les manuels scolaires en donnant davantage de considération aux animaux ?

Oui, absolument ! Il faut repenser totalement cette approche de l’animal. Dans les programmes français, l’animal est étudié sous l’angle de la biodiversité. Mais la biodiversité, ce n’est pas concrètement les animaux, c’est beaucoup plus vaste (plantes, planètes…). De plus, cette biodiversité est évoquée uniquement dans l’intérêt de l’homme dans le but de préserver la planète pour les générations futures, sans penser aux animaux.

Il faut, pour ma part, réécrire les manuels scolaires en pensant davantage aux animaux et en tenant compte des avancées scientifiques qui ont permis d’établir leurs capacités cognitives et leur sensibilité à ressentir de la douleur et à éprouver des émotions. Tout cela n’est pas enseigné et n’apparaît nulle part dans les programmes scolaires ! Je pense donc qu’un enseignement précis sur l’éthique animal doit être intégré dans des cours en sciences de la vie ou en sciences naturelles. Il permettrait d’apprendre aux élèves ce qu’est concrètement un animal, que ce n’est pas une chose, que c’est un être sensible qu’il faut respecter. Cet enseignement serait un élément essentiel pour les amener à une réflexion sur la vie de manière générale et surtout sur une conduite plus respectueuse à l’égard de l’autre. Cette réflexion pourrait déboucher à une interrogation qu’on trouverait, par exemple, dans un cours de philosophie : faut-il accorder des droits aux animaux ?

Un chien joue au frisbee à Moscou, le 6 août 2011

AFP/Archives – Natalia Kolesnikova

Dans la tribune, il est également noté « qu’à travers des sorties au zoo ou au cirque, le rapport aux animaux dont l’école se fait parfois le relais actif valide des rapports de force et banalise aux yeux des futurs citoyens des relations de domination ». L’école joue-t-elle, selon vous, le mauvais rôle auprès des élèves ?

Je dirais qu’elle ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer. Selon moi, l’école doit amener les enfants à devenir un jour des adultes responsables avec une capacité de jugement et de réflexion. Elle ne doit pas les formater ! Quand on formate des enfants, dès leur plus jeune âge, à des situations que l’on présente comme étant normales : le zoo, le cirque… forcément les enfants ne vont pas se poser de questions… S’il y avait une visite de zoo critique, en prévenant par exemple les enfants que ces animaux-là ne vivent pas dans leur biotope naturel, l’école jouerait alors le bon rôle auprès des élèves… Mais ce n’est pas le cas !

La Belgique aborde dans ses manuels pour le secondaire, un chapitre entier sur la question du bien-être animal, intitulé précisément : « Les animaux ont-ils des droits ? ». La France doit-elle prendre exemple ?

Il n’est pas nécessaire de copier exactement ce que font les autres, mais il est utile de s’en inspirer. Aujourd’hui, en Belgique, il est proposé aux élèves des cours de philosophie et de citoyenneté durant toute la scolarité, du primaire au secondaire. Cet enseignement vise à permettre aux élèves d’aboutir «à des prises de position personnelles et responsables» et à développer sur des questions éthiques et des enjeux moraux une réflexion collective. Plusieurs chapitres du programme invitent aussi à comprendre et à protéger la vie et à épargner la souffrance aux animaux en adoptant une attitude respectueuse de leur bien-être. La France doit, quant à elle, faire beaucoup plus d’efforts dans ses programmes scolaires. Il faut arrêter de parler d’espèces animales mais se concentrer davantage sur la personne de l’animal en tant qu’être vivant.

Depuis 2015, le CEERE de l’université de Strasbourg, dans lequel vous êtes chargé d’enseignement en droit animal, propose une spécialisation intitulée Animal : science, droit et éthique. Une première en France. Que trouve-t-on concrètement dans cette spécialité ?

Cette spécialité, accessible à partir du master 1, a ouvert ses portes  à l’université de Strasbourg depuis septembre 2015. Dans le cadre du Master Ethique et Société, elle propose aux étudiants des cours d’anthropologie, d’éthologie, de cognition animale, d’économie et de gestion de l’environnement, une introduction à l’écologie comportementale… Ce sont essentiellement des enseignements scientifiques de haut niveau comportant également une formation juridique pour sensibiliser les étudiants à la protection juridique des animaux (l’animal dans les activités récréatives, l’animal dans la chaîne alimentaire, la protection constitutionnelle de l’animal…). Pour accéder à cette formation, il a été décidé de prioriser les étudiants ayant obtenu une licence en biologie ou en droit. Elle est aussi ouverte à des praticiens dans le cadre de la formation continue. Enfin, les étudiants validant ce master pourront candidater à des postes dans des cabinets d’avocats spécialisés dans le droit de l’animal ou le droit de l’environnement, de postes au sein de la direction départementale de la protection des populations, des institutions ou associations de bien-être et de protection animale, du ministère de l’agriculture…

Pour paraître plus jeune, adoptez un chien © Halfpoint - Fotolia.com

© Halfpoint – Fotolia.com

Que préconisez-vous pour améliorer de manière efficace le droit des animaux ?

Pour commencer, je dirais qu’il paraît indispensable de reconnaître et de protéger la sensibilité des animaux sauvages. Cela fait d’ailleurs l’objet de plusieurs propositions de loi. De plus, la reconnaissance de la sensibilité de l’animal au niveau de la constitution française serait incontestablement un grand pas. Aujourd’hui, cette reconnaissance de la sensibilité animale n’y est évoquée nulle part ni même dans la charte de l’environnement. C’est intolérable ! Il serait aussi fondamental que l’on ait une autorité au niveau de l’état qui soit uniquement chargée de la protection animale. A l’heure actuelle, cette dernière relève soit du ministère de l’agriculture soit du ministère de l’écologie. Il serait bon que la protection animale soit extraite de ces deux ministères et qu’un ministère distinct soit chargé de cette protection. Par ailleurs, il faudrait aussi mettre fin à certaines pratiques qui sont contraires à cette reconnaissance de sensibilité telles que la corrida, le combat de coq, le gavage des oies… Enfin, il est indispensable que l’éthique animale soit mieux intégrée dans l’enseignement, et que les programmes officiels du cours d’éducation morale et civique s’enrichissent de chapitres consacrés au statut moral des animaux.

1 commentaire sur "« Il faut réécrire les manuels scolaires en pensant davantage aux animaux »"

  1. Pouillot  13 mars 2017 à 19 h 02 min

    Très intéressant, la reconnaissance de l’animal comme sujet ayant des droits est rarement abordée ou dans des cercles restreints. Très bien de savoir qu’on peut l’enseigner à l’Université…Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous