Jacques Gamblin : « Il n’y a rien de moins efficace que le déplaisir d’apprendre »

Jacques Gamblin est le parrain d'une toute nouvelle association éducative, "Qui veut le programme", basée sur le théâtre. Il revient sur cet engagement, son parcours scolaire chaotique, et livre sa vision de l'école.

Jacques Gamblin © Sophie ROBICHON

Jacques Gamblin © Sophie ROBICHON

Vous êtes le parrain de Qui Veut Le Programme ? une toute nouvelle association qui crée des outils pédagogiques reposant sur les spectacles vivants contemporains. Pourquoi cet engagement ?

Parce que cela correspond à l’approche que je crois souhaitable pour l’école, celle dont j’aurais aimé moi-même bénéficier. Cela aurait dû être mis en place il y a fort longtemps et si, par mon implication, je peux contribuer à sa dynamique, tant mieux. Mon rôle en tant que parrain n’est pas encore totalement arrêté, mais l’idée générale est d’accompagner le développement de la structure et d’avoir des liens avec les enseignants qui s’inscriront dans la démarche. Et, bien sûr, si une classe vient voir un spectacle dans lequel je joue et pour lequel l’équipe a créé des outils à destination des profs, j’aurais un immense plaisir à échanger avec les élèves.

Quels souvenirs gardez-vous de votre scolarité ?

Affreux ! Je me suis terriblement ennuyé à l’école. Le système d’apprentissage en place ne m’a jamais convenu. Il est pourtant si beau ce verbe d’apprendre… Je crois que si l’on m’avait donné les moyens d’apprendre autrement, j’aurais mieux compris et mieux retenu les cours. J’aurais surtout eu plus de plaisir, plaisir qui était totalement absent de ma relation à l’enseignement. Je ne dis pas que celui-ci fait tout ou qu’il suffit, mais je milite pour que le plaisir — c’est à dire, l’intérêt, la curiosité — soit associé au travail. Il n’y a rien de moins efficace que le déplaisir d’apprendre. Je n’aimais pas l’école au point de décider à 18 ans, une fois mon Bac en poche, de ne même pas essayer de mettre les fesses sur les bancs de la Fac. Je n’avais aucune idée de ce que j’avais envie de faire de ma vie, mais j’avais un objectif, une certitude : je gagnerai ma vie et donc ma liberté. J’avais mon BAFA (Brevet d’Aptitude aux Fonctions d’Animateur) et j’étais certain que j’arriverais à me débrouiller en accompagnant des classes de mer, des classes de neige, des colos et de compléter tout ça en faisant le saisonnier. Je voulais continuer à apprendre, mais par moi-même, par des rencontres, par la transmission orale. Les livres ? Finis ! Cela me marque encore aujourd’hui d’ailleurs, car je ne suis toujours pas à l’aise avec les livres en général… et les modes d’emploi en particulier ! C’est avant tout par mon métier que je croise la route des livres.

Aucune matière enseignée n’a donc trouvé grâce à vos yeux ?

Sans doute certaines matières m’intéressaient-elles un peu plus que d’autres, mais, globalement, je ne voyais pas du tout à quoi servaient ces savoirs. Pas à quoi ils serviraient plus tard si je voulais devenir ingénieur, médecin ou que sais-je, mais à quoi ils me servaient à moi, l’enfant de 10 ans, 11 ans, 15 ans. Quel lien avaient-ils avec ma vie ? Mais plus que tout, c’est la manière dont on me faisait appréhender ces connaissances, ce bourrage de crâne, qui a provoqué mon rejet. Passer des heures à écrire, à faire du copié-collé de ce que j’entendais de la bouche de l’enseignant, des mots qu’il fallait ensuite bêtement apprendre par cœur… quel ennui ! L’école est faite pour les gens qui ont beaucoup de mémoire et qui retiennent par cœur de manière très automatique, ce qui n’était pas mon cas.

Un comédien a pourtant besoin d’apprendre des textes par cœur !

Portrait Jacques Gamblin BD@MATIAS CORRAL

Portrait Jacques Gamblin BD@MATIAS CORRAL

Oui, mais pour que je retienne mes textes, j’ai besoin que ceux-ci s’inscrivent dans une géographie, dans un mouvement, dans une réalité. C’était déjà la même chose lorsque j’étais collégien. J’ai, ainsi, longtemps retenu le nom de quelques algues parce qu’un jour un professeur de sciences naturelles avait emmené ma classe sur la plage (je suis originaire de Granville). Nous avions mis les mains dans l’eau, récolté des plantes, construit un herbier d’algues pour lequel j’ai obtenu un 20/20… et que j’ai toujours en ma possession ! Cette fois-là, le savoir avait pris une dimension multiple. Il ne se résumait pas à énumérer des noms savants, il était devenu un objet qui racontait comment les algues vivent, grandissent, meurent, comment leurs couleurs s’altèrent en séchant… cela devenait presque œuvre artistique. Voilà comment j’aime l’école. J’ai parfaitement conscience que prôner la généralisation de cette forme d’apprentissage va sembler utopiste tant cela demande des moyens et du temps. Mais ne s’agit-il pas de fausses excuses ? Dans le monde du spectacle aussi beaucoup se plaignent du manque de moyens qui ne leur permettent pas de monter telle ou telle  œuvre. Mais l’envie, l’imagination, l’audace permettent bien souvent de dépasser le manque de moyens.

Qui Veut Le Programme ?

Qui Veut Le Programme ?  est une association loi 1901 créée par Sheila Vidal-Louinet, professeur de Lettres et chroniqueuse théâtre. Depuis le 31 janvier, cette plateforme web propose aux enseignants des ressources « pédagogiques, interactives numériques et interdisciplinaires » conçues à partir de spectacles vivants contemporains. Ces spectacles seront, pour la plupart, à l’affiche pendant l’année scolaire afin d’inciter les professeurs à organiser des sorties au théâtre. Ces outils — scénarii pédagogiques et documents numériques — sont conçus par des professeurs, des spécialistes du numérique et des artistes. 

Vous en voulez au système ou aux enseignants ?

Je n’en veux pas du tout aux enseignants. Ma sœur et mon beau-frère étaient profs de sport et je connais parfaitement les difficultés que les enseignants rencontrent. Et même si, vu de l’extérieur, le corps enseignant peut sembler résistant aux changements, campé sur une forme de rigidité, je pense que c’est une fausse impression. Beaucoup aimeraient faire autrement, casser les codes, la routine… mais ce n’est pas si simple. Je tourne beaucoup, partout en France et je constate que les publics de scolaires sont très rares. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de créations et non de grands classiques. Ces derniers rassurent l’Éducation nationale et les professeurs aussi car, bien sûr, ceux-ci ne connaissent pas les œuvres contemporaines. Ils n’ont pas le temps d’aller les voir et ne savent donc si elles sont adaptées aux scolaires et encore moins comment ils pourraient travailler dessus. Bref, emmener ses élèves voir une création théâtrale c’est risqué et l’audace, en la matière, est inexistante. C’est pourquoi Qui Veut Le Programme ? m’apparaît si important puisque son équipe de professeurs et d’artistes va sélectionner des pièces adaptées à un travail avec en classe et créer des ressources pédagogiques directement conçues à partir de l’œuvre. C’est l’outil idéal pour les professeurs qui veulent sortir des chemins de la culture trop souvent battus tout en permettant l’interdisciplinarité.

L’école a-t-elle joué un rôle dans votre désir de devenir acteur ?

Non, cette envie-là est née lors d’un stage d’expression corporelle dans le cadre de mon BAFA. Elle était animée par Hubert Lenoir, directeur du Théâtre du Totem Saint-Brieuc, qui a offert au jeune bachelier que j’étais de devenir régisseur avant de l’encourager à monter sur les planches. À l’école je n’ai pas eu la chance d’avoir un enseignant adepte des clubs-théâtre, par exemple, ou qui aurait monté une petite représentation avec ses élèves. Toutefois je suis allé voir des pièces au cours de ma scolarité et ce sont des moments qui m’ont marqué. Je me souviens notamment d’avoir vu Le Roi Lear à la Comédie de Caen et encore plus précisément d’une représentation de « Loin d’Hagondange » de (et mise en scène par) Jean-Paul Wenzel au théâtre de Coutances. Mes camarades s’étaient regroupés dans le fond de la salle. Moi, j’avais choisi une place devant, entouré de gens que je ne connaissais pas et qui ne risquaient donc pas de me distraire ! Rétrospectivement, je me rends compte que c’était une forme d’engagement. Je voulais me mettre dans les bonnes conditions pour recevoir ce qu’allait m’offrir ce spectacle. En choisissant de rester en groupe, mes camarades manifestaient, eux, une forme de crainte et de défense. Aujourd’hui, chaque fois que je sais qu’une classe vient voir un spectacle dans lequel je joue, j’invite les enseignants à disperser les élèves, car l’effet de groupe abîme beaucoup l’écoute. Si les profs risquent d’avoir un peu plus de mal à garder un œil sur chaque élève, ils auront surtout beaucoup moins à les surveiller !

2 commentaires sur "Jacques Gamblin : « Il n’y a rien de moins efficace que le déplaisir d’apprendre »"

  1. Rémi  27 janvier 2017 à 10 h 58 min

    Il y en a plusieurs qui doivent se retrouver dans ce portrait 🙂
    Donner le plaisir d’apprendre c’est un levier essentiel pour favoriser l’attention du plus grand nombre. C’est vrai à l’école, mais tout au long de la vie ! Si nous voulons que les jeunes comme les plus vieux soient des citoyens actifs, il faut qu’ils aient du plaisir à aborder et comprendre les sujets de société qui ne sont pas toujours simples.
    Avec l’association dans laquelle je m’implique, nous essayons aussi d’offrir des espaces d’apprentissages et d’échanges ludiques. On obtient de plutôt bons résultats 🙂

    Un exemple : http://e-graine.org/nos-actions-educatives/animations-pedagogiques/village-de-leco-consommation/Signaler un abus

    Répondre
  2. RATEAU  27 janvier 2017 à 12 h 54 min

    Vraiment très intéressant; je suis enseignante retraitée mais ça donne envie.
    Merci à VNI de relayer cette info et tant d’autres et à Jacques Gamblin de faire des propositions aussi enthousiasmantes malgré (grâce à?) ses mauvais souvenirs scolaires!Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous