Comment vivait-on au XVIIIe siècle ?

Logement, médecine, nourriture… Comment vivaient les classes populaires, les classes sociales les plus défavorisées et les riches au siècle des Lumières ? André Burguière, spécialiste de l’histoire de la famille au XVIIIe siècle, nous répond.

Quelles étaient les conditions de vie au XVIIIe siècle, siècle des Lumières ?

Le siècle des Lumières tire son nom de la volonté d’un nouveau courant philosophique européen de combattre l’ignorance, les préjugés, l’intolérance par la diffusion du savoir. Ce mouvement était porté par une dynamique à la fois technique, économique et sociale : l’ascension de la bourgeoisie, progrès des sciences et des techniques, le développement de l’éducation. Un nouvel état d’esprit s’impose qui n’hésite pas à critiquer le pouvoir politique, l’état de la société et se trouve en rupture avec les idées traditionnelles.
Concrètement, à cette époque, les conditions de vie n’étaient pas les mêmes pour tout le monde. Un écart gigantesque séparait la façon de vivre des classes supérieures, l’aristocratie et la grande bourgeoisie, vivant dans les villes, qui représentaient moins de 3% de la population, de la masse populaire : le petit peuple urbain des domestiques ou artisans et le monde paysan qui représentait à lui seul plus de 80% de la population. Les élites nobles et bourgeoises ainsi que l’Eglise possédaient la terre que travaillait une paysannerie largement illettrée et misérable.

Au XVIIIe siècle on assiste à de nombreux changements qui se caractérisent par exemple par une nouvelle manière de faire cuire les aliments (avec l’apparition du réchaud, la cheminée, le trépied). Que mangeait-on ?

Les  paysans avaient des conditions de vie particulièrement précaires. Il suffisait simplement qu’une récolte s’annonce médiocre pour que le prix des grains qui constituaient la base de l’alimentation populaire s’envole et que les « manouvriers », c’est-à-dire ceux qui ne possédaient rien et louaient leur travail, soient au bord de la famine. Le régime alimentaire  des paysans était monotone et précaire.  Ils mangeaient des  bouillies de céréales  et des soupes de légumes, du pain surtout, très peu de viande et quasi exclusivement du porc. En ville, les pauvres se nourrissaient essentiellement  de pain. Il suffisait donc que le prix du pain augmente soudain pour que des révoltes éclatent et qu’on pille les boulangeries. L’alimentation des classes supérieures  était bien différente. Elles avaient des exigences culinaires, des cuisiniers souvent réputés (qu’on appelait « officiers de bouche ») qui leur servaient une nourriture sophistiquée et variée. Les tables de la haute noblesse ou des grands financiers découvrent alors quelque chose d’analogue à ce qu’on  appelle aujourd’hui la « nouvelle cuisine » : c’est à dire le goût du produit authentique. Alors que traditionnellement on proposait dans les banquets des plats compliqués et spectaculaires où les ingrédients étaient travestis et difficilement reconnaissables, le XVIIIe siècle découvre le goût du produit naturel. Paris devient sous la Révolution une capitale gastronomique avec l’ouverture des premiers « grands restaurants » (dans le quartier du Palais Royal) tenus par les « officiers de bouche » de la grande noblesse que l’émigration de leurs maîtres avaient mis au chômage.

 © Erica Guilane-Nachez

© Erica Guilane-Nachez

Pouvez-vous nous parler des logements ?

Si l’on s’intéresse aux paysans, leur habitat a peu changé depuis le XVIIe siècle. Le logement est constitué souvent d’une seule pièce convertie la nuit en couchage pour toute la famille. Et très souvent, par manque de place, tous les enfants dorment dans le même lit. Une seconde pièce est également aménagée pour les bêtes. Dans l’aristocratie, qui vit souvent en ville dans des hôtels particuliers, l’agencement des appartements témoigne d’une recherche de l’autonomie individuelle et d’un sens nouveau de l’intimité.  La grande nouveauté depuis le XVIIIe siècle est l’apparition du couloir. Il représente  le développement du confort et de l’individualisme. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, que ce soit dans les châteaux ou dans les grandes demeures, si les aristocrates souhaitaient se déplacer d’un bout à l’autre de l’étage, il fallait traverser les pièces. Cette commodité, typiquement aristocratique, ne gagnera les classes moyennes qu’au  XXe siècle.

Qu’en était-il de l’hygiène à cette époque ?

© diedel

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Les grands progrès d’hygiène ont plutôt eu lieu au XIXe siècle. Une des nouveautés du XVIIIe siècle est la baisse de la mortalité infantile. Avant, ¼ des enfants mourraient à moins d’un an et la moitié avant 20 ans. Cette mortalité  était due aux conditions d’hygiène précaires, aux risques d’infections à la naissance ou dans les premiers mois du nouveau-né.… Parfois aussi, la mère ne survivait pas à l’accouchement. Au XVIIIe siècle, les principes d’hygiène ont un peu évolué : les sages-femmes ont commencé à se laver les mains avant d’intervenir. Ce petit détail a provoqué une légère baisse de la mortalité infantile. Cette baisse est d’ailleurs la seule nouveauté importante de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Il faut aussi savoir que l’espérance de vie n’atteignait que 35-38 ans au XVIIIe siècle. Elle est aujourd’hui plus du double. La grande révolution, c’est après, puisqu’il va y avoir les progrès de la médecine, dont tout récemment après la deuxième guerre mondiale, l’arrivée des antibiotiques, le développement de l’hygiène, et l’eau courante dans les appartements… Ces changements ont bien évidemment provoqué une Révolution démographique puisque l’espérance de vie a plus que doublé.

La population du XVIIIe siècle prenait-elle des bains ou des douches ?

Absolument pas. Prendre un bain ou une douche était quasiment impossible, les systèmes de tuyauterie n’existaient pas. A la campagne, selon les saisons, les paysans pouvaient utiliser l’eau des ruisseaux pour se laver. En ville, même dans les classes supérieures, on se frottait le corps avec des onguents et on utilisait du parfum pour dissimuler l’odeur. Mais ni les douches ni les bains n’existaient. Le bain s’est répandu dans la bourgeoisie à partir du  XIXe siècle.  Les premières femmes qui ont lancé la mode d’une hygiène plus rigoureuse, et se sont mis à prendre des bains régulièrement, étaient les « demi-mondaines ». Et peu à peu, cela s’est développé dans les classes supérieures.

Qu’en était-il de la médecine au XVIIIe siècle ?

La médecine se développe mais je ne pense pas qu’elle ait joué un rôle très important dans la diminution de la mortalité infantile en France. En fait, le grand changement à cette époque est l’apparition des sages-femmes. Elles recevaient une formation approfondie, essentiellement pratique, leur activité était reconnue comme un métier à part entière et rémunérée à la différence des vieilles « matrones » choisies par le curé qui savaient surtout faire des prières et pouvaient ondoyer l’enfant à la naissance lorsque celui-ci risquait de mourir. L’arrivée des sages-femmes a profondément changé la médecine de l’époque : plus d’hygiène, baisse de la mortalité infantile, accouchement moins douloureux… Toutefois, les chirurgiens-accoucheurs, qui officiaient pour les classes aisées car ils réclamaient des honoraires élevés, ne reconnaissaient pas le droit des sages-femmes à exercer leur métier. D’ailleurs, dans les régions proches d’une école de médecine, là où l’on trouvait les médecins-accoucheurs, ils arrivaient à empêcher l’activité des sages-femmes. Résultat : dans ces régions, la mortalité infantile restait forte. En revanche, là où les sages-femmes pouvaient exercer, loin des écoles de médecine, le constat est clair : il y a une nette baisse de la mortalité infantile. Les sages-femmes ont donc joué un rôle primordial dans la médecine du XVIIIe siècle.

Concrètement, était-il difficile de donner naissance à cette époque et comment s’occupait-on des bébés ?

Donner naissance était bien plus compliqué et risqué au XVIIIe siècle. Il y avait beaucoup de naissances : entre 4 et 6 par couple en moyenne. Mais peu d’enfants survivaient. Lorsqu’il en restait 2 à l’âge adulte, c’était déjà bien. L’accouchement était toujours un risque. C’est pourquoi, et notamment dans les classes populaires, on ne s’attachait pas trop aux bébés parce qu’il y avait de fortes chances de les perdre. Pour l’élevage des enfants, dans les classes populaires, la mère nourrissait le bébé au sein. En revanche, dans les classes aristocratiques, on considérait que s’occuper d’un nouveau-né n’était pas une tâche digne d’une personne de qualité. Le bébé était alors remis à une nourrice.
Mais par la suite on a vu apparaître un débat intellectuel entre philosophes et femmes lettrées concernant l’allaitement au sein. Pour les philosophes, comme Rousseau par exemple, c’est à la mère de prendre soin du nouveau-né et de l’allaiter. L’allaitement maternel est ainsi revenu  dans les familles des classes supérieures et de la bourgeoisie parisienne. C’est sans doute aussi l’un des aspects qui a contribué à la baisse de la mortalité infantile.

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