Prof de latin, « j’aurais plus facilement accepté que la ministre supprime l’enseignement des langues anciennes »

Enseignant de latin, Daniel(1) est favorable à la réforme du collège, mais estime qu'elle n'est pas profitable à l'enseignement des langues anciennes.

latin

© BlackMac – Fotolia

Daniel(1) est professeur certifié de lettres classiques, formateur et missionné par la Délégation académique au numérique éducatif de son académie. Il enseigne en collège depuis quinze ans, a presque toujours donné des cours de latin, et a également enseigné le grec pendant quelques années.

Pensez-vous que la réforme du collège soit profitable à l’enseignement des langues anciennes ?

Je suis très attaché au contenu pédagogique et didactique de cette réforme. Je trouve cependant que sur le plan structurel, cette réforme n’est pas toujours bien pensée. Notamment pour les langues anciennes.

À la limite, j’aurais plus facilement accepté que le ministère considère l’enseignement de ces langues obsolète dans la société actuelle et les supprime complètement. Je ne dis pas que cela ne m’aurait pas chagriné. Le discours officiel qui a été tenu me semble ressortir à de la manipulation éhontée, voire du mensonge caractérisé.

La réforme n’a pas été profitable aux langues anciennes. Une réforme d’une telle ampleur, cependant, ne peut être évaluée sur ce seul critère. Il est regrettable que d’autres collègues de ma discipline (ainsi que certaines femmes et hommes politiques) se soient arc-boutés sur la seule question des LCA pour réduire cette réforme à une pâle vision simplifiée de ce qu’elle propose, notamment en la taxant de nivellement par le bas.

Pensez-vous que le remplacement des options latin/grec par l’EPI « Langues et cultures de l’Antiquité » favorise les inégalités entre établissements, comme l’affirment des associations et enseignants de langues anciennes ?

C’est un fait : un établissement qui n’aurait pas choisi l’EPI « Langues et cultures de l’Antiquité » perd tous ses enseignements de langues anciennes. Rappelons que l’enseignement complémentaire de LCA (qui correspond au cours de latin d’avant la réforme du collège) ne peut être proposé aux élèves que dans des établissements qui ont choisi l’EPI LCA.

© Alexi TAUZIN - Fotolia

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Est-ce un facteur d’inégalités ? Je ne sais pas si inégalité s’applique ici. Même si le collège a vocation à être unique, il est aisé de constater que les langues vivantes, nationales et régionales offertes varient d’académie en académie, voire de ville en ville. Ce qui serait regrettable, c’est qu’une concurrence se mette en place entre les établissements qui proposent les langues de l’Antiquité et les autres.

Une autre critique de la réforme du collège concerne la perte d’un horaire dédié de latin/grec et la dilution des enseignements de langues anciennes dans l’EPI LCA. Constatez-vous ces effets négatifs sur le terrain ?

Si, dans un établissement qui aurait fait le choix de l’EPI LCA, l’enseignement de complément LCA n’est pas ouvert, il y a là non pas dilution mais suppression de l’enseignement de LCA. En effet, un établissement qui propose l’EPI LCA n’est pas tenu de dégager des heures pour l’EC LCA : il doit les prendre sur une enveloppe d’heures qui peuvent servir différents projets d’aménagements pédagogiques. L’EPI LCA n’implique donc pas des heures de latin / grec. Même si l’EPI LCA comporte dans son intitulé le terme de langues, on aurait peine à croire que l’ensemble des enseignants impliqués dans l’EPI LCA aurait primo le temps, secundo les compétences pour enseigner la langue latine (ou la langue grecque).

Latin inscription in Rome

Latin inscription in Rome BlackMac/fotolia.com

Dans mon établissement, l’EC (enseignement de complément) LCA ayant été ouvert, je continue à dispenser des cours de latin à des élèves de 5e, 3e et 4e. Si passer de trois heures en 4e et 3e à deux heures n’est pas catastrophique, passer de deux heures à une seule en 5e est bien plus complexe. Depuis le début de l’année, je n’ai pu, avec ma propre classe de 5e, que faire acquérir à mes élèves la prononciation du latin et leur faire comprendre ce qu’est une langue flexionnelle.

Pouvez-vous donner quelques idées aux enseignants souhaitant mettre en place un EPI LCA ?

Mon académie a produit de nombreuses ressources sur ce sujet, et l’on en trouve un grand nombre en ligne. Je pense n’avoir rien de nouveau à fournir.

Cependant, je me fendrai d’un conseil à mes collègues de Lettres classiques, surtout ceux opposés à la réforme : il leur revient, s’ils souhaitent que les langues anciennes ne disparaissent pas, de s’investir dans les instances des établissements (conseil pédagogique, conseil d’administration) pour défendre l’EPI et l’enseignement de complément LCA. La politique de la chaise vide, dans ce cas précis, n’aurait pour conséquence que la suppression complète d’enseignements qui leur tiennent à cœur.

Note(s) :
  • (1) le prénom a été changé

4 commentaires sur "Prof de latin, « j’aurais plus facilement accepté que la ministre supprime l’enseignement des langues anciennes »"

  1. Loys Bonod  14 novembre 2016 à 14 h 00 min

    Oui : puissent les collègues de lettres classiques consentir et participer activement au massacre de leur propre discipline !

    http://avenirlatingrec.fr/analyses/482-le-deshonneur-ouSignaler un abus

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  2. Labos  14 novembre 2016 à 18 h 22 min

    Dans de nombreux établissements, les professeurs de LC constatent l’engouement nouveau pour le latin et prévoient un afflux important de latinistes.
    Pour quelques rares collègues, cela semble gênant. Il faudrait savoir. Les profs de LC se plaignaient de voir le nombre de leurs élèves se raréfier. Lorsqu’ils reviennent, ils ne sont pas contents non plus.Signaler un abus

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  3. Anne-Marie CHAZAL  14 novembre 2016 à 22 h 40 min

    J’adore quand les gens bien en cour et qui font tous les ronds de jambe nécessaires pour garder leur petite place bien au chaud dans les instances rectorales de formation nous donnent des leçons de comportement professionnels et nous font des leçons de morale. Je suis professeurs de Lettres classiques, moi aussi, mais je suis surtout fonctionnaire de l’Éducation Nationale et je crie bien fort que cette réforme est une catastrophe pour toutes les disciplines et tous les élèves. Je comprends bien qu’on veuille conserver son gagne-pain mais étant donnée la pénurie de professeurs, il n’y a guère de risques qu’on nous mette dehors : tout ce que peut craindre notre collègue, c’est sans doute de se retrouver devant les élèves difficiles 18 heures ou plus sans décharge de formateur ! AMChazal (je ne me cache pas derrière un pseudonyme)Signaler un abus

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  4. Lysandre  16 novembre 2016 à 6 h 23 min

    @Labos:
    « Dans de nombreux établissements »… des sources autres que le doigt mouillé?Signaler un abus

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