Un cours « d’autodéfense intellectuelle » pour ne pas se laisser manipuler

Prof d'anglais, Sophie Mazet a créé un cours pour aider ses élèves à se méfier des discours manipulatoires... notamment complotistes.

Sophie Mazet, prof d'anglais au lycée Blanqui de Saint-Ouen / Crédits : Patrice Normand/ ROBERT LAFFONT

Sophie Mazet, prof d’anglais au lycée Blanqui de Saint-Ouen / Crédits : Patrice Normand/ ROBERT LAFFONT

Professeure d’anglais au lycée Auguste Blanqui de Saint-Ouen, Sophie Mazet anime des ateliers dont l’objectif est de « développer l’esprit critique et le sens de l’analyse ». Un véritable « kit pour ne pas se laisser manipuler ».

Comment en êtes-vous venue à créer un atelier « d’autodéfense intellectuelle » ?

L’idée remonte à 2010. En vacances à New-York, je lisais le journal parodique The Onion. J’ai eu l’idée d’inclure un article de ce média dans chacun des thèmes étudiés avec mes Terminale – à eux de trouver les faux textes dans le cours.

L’idée était de les pousser à garder les yeux ouverts. C’était une classe avec un bon niveau. Mais personne n’a repéré mes faux textes. Je me suis dit que je devais faire quelque chose pour les aider à exercer leur esprit critique. La raison pour laquelle ils n’avaient pas trouvé les faux textes était qu’ils me faisaient confiance. Si quelqu’un fait confiance à une source, il risque de croire tout ce qui en provient.

Puis j’ai accompagné un voyage scolaire au Rwanda, dont l’un des thèmes était le rôle des médias dans l’incitation au génocide des Tutsis. Je me suis interrogée : comment faire pour que nos élèves ne soient jamais sensibles à des discours de haine ? Les enjeux étaient bien plus importants que les empêcher de croire mes faux articles.

En 2011, j’ai monté un cours d’autodéfense intellectuelle, sur la base de ce que disait Noam Chomsky : “si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle.” L’enjeu est d’apprendre à se méfier face aux discours potentiellement dangereux.

Comment fonctionne ce cours ?

Autrefois, il s’agissait d’un atelier facultatif, en dehors des heures de cours, qui concernait les élèves de première et de terminale du lycée. Depuis la rentrée, il est intégré à l’accompagnement personnalisé de terminale.

Les cours portent au début de l’année sur des thèmes très généraux, comme les arguments et la rhétorique – avec, dans ce cas, une partie théorique durant laquelle nous étudions les armes rhétoriques les plus fourbes, et une partie “active”, où les élèves deviennent avocats et doivent défendre une personne qu’ils pensent innocente dans le cadre d’une histoire inventée, à l’aide d’armes rhétoriques. Lors de ce procès fictif, ils doivent dans ce cas se montrer le plus sournois et le plus trompeurs possible.

Un autre thème, c’est le poids des mots et du langage. L’un des ateliers s’intitule ainsi “peut-on tuer avec des mots”, et porte en partie sur le génocide rwandais.

Vous abordez notamment les thèmes du complotisme et de l’embrigadement…

L’idée est de permettre aux jeunes de ne plus se laisser manipuler en règle générale. L’atelier aborde ainsi des thèmes plus spécifiques, comme les sciences (la manipulation, la vision des sciences donnée par les médias, certaines controverses comme les anti-vaccins…), la publicité mensongère, les théories du complot. Ce point n’était pas à l’origine dans le cours, mais je l’ai ajouté en 2012 après avoir entendu des discours complotistes, au hasard d’une conversation avec un élève qui croyait que le gouvernement américain avait organisé le 11 Septembre.

Sophie Mazet a publié un "manuel" qui reprend des thèmes explorés dans son cours "d'autodéfense intellectuelle".

S. Mazet a publié un « manuel » qui reprend les thèmes de son cours « d’autodéfense intellectuelle ».

Cette crédulité des élèves s’explique par le fait que leur esprit critique n’est pas encore formé, qu’ils nourrissent une défiance vis-à-vis des médias, qu’ils sont à un âge où ils sont attirés par les “vérités cachées”, et parce que les théories du complot sont souvent créées par d’authentiques charlatans, doués pour la manipulation.

Je démonte avec les élèves tout ce qui appartient à la rhétorique de la désinformation : appel à l’émotion, fourberie argumentative, exploitation de coïncidences… Puis je propose aux élèves de créer leur propre théorie du complot, une méthode très efficace pour leur permettre de faire preuve d’esprit critique.

Concernant l’embrigadement, j’anime aussi un atelier qui porte sur les manipulations sectaires : nous y voyons comment fonctionne une secte, l’embrigadement… Il y a une application pratique : les élèves choisissent un thème et créent leur secte. J’avais choisi de ne pas parler de Daech : les élèves ont fait eux-mêmes le lien entre ce groupe terroriste et le phénomène sectaire, à partir des méthodes d’embrigadement étudiées auparavant.

Quels sont les bienfaits d’un tel cours basé sur la stimulation de l’esprit critique ?

Je reste très prudente sur les effets, car c’est difficile à quantifier, mais à la fin de l’année, les élèves sont plus vigilants, et plus méfiants face aux discours qui les entourent.

L’école a un rôle important à jouer concernant le développement de l’esprit critique. Il est temps que nous nous y mettions, dans le cadre de l’éducation aux médias – en apprenant aux élèves à repérer les argumentations fallacieuses et les discours mensongers, et à faire un usage critique des médias, loin de la crédulité totale ou a contrario du rejet en bloc. Entre la naïveté et le scepticisme total, il y a l’esprit critique.

Comment un enseignant peut-il mettre en place un cours d’autodéfense intellectuelle ?

Il faut accepter de sortir de sa discipline, comme je l’ai fait, et être tenace – car la préparation des ateliers demande beaucoup de travail, de même que le fait de faire venir les élèves à un cours optionnel. Un tel cours ne peut être efficace que si les personnes qui y viennent ont envie de le suivre.

Le plus simple, c’est de travailler avec des collègues, en équipe, et de proposer des thèmes correspondant à ses intérêts, pas forcément enseignés classiquement : dans mon cas, je suis très intéressée par la psychologie cognitive, et je l’aborde lors de mes ateliers, notamment pour expliquer comment nous surestimons parfois ce que nous croyons savoir de tel ou tel fait.

J’ai condensé mon cours, en direction des enseignants, des jeunes et des parents, dans un “Manuel d’autodéfense intellectuelle”. Il reprend les thèmes abordés avec mes élèves : le discours politique, l’information et son traitement par les médias, la vulgarisation scientifique, la santé, l’environnement, les séries télés et leur impact sur le téléspectateur… et bien sûr, les théories du complot et la propagande.

2 commentaires sur "Un cours « d’autodéfense intellectuelle » pour ne pas se laisser manipuler"

  1. pascale  5 novembre 2016 à 10 h 56 min

    Bravo pour cet engagement et ce partage d’expériences. Comme quoi il est possible de synthétiser et communiquer à ses pairs une expérience innovante tout en restant sur le terrain. J’espère que Sophie Mazet ne quittera pas l’EN ( suivez mon regard …..) et continuera à mettre ses compétences au service de ses élèves qui ont bien de la chance !Signaler un abus

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  2. Ben Abdallah  18 novembre 2016 à 18 h 14 min

    Je ne suis pas d’accord. Les cours sont réservés majoritairement (ce qui ne signifie pas tous) à une élite (alors que ce sont les classes les plus faibles en niveau ou problématiques qui ont besoin de ce genre de cours) dans cet établissement. De plus, seul un petit aréopage d’enseignants perpétuels anime les cours, ce qui en dit long sur l’hétérogénéité des sujets et la variété des problématiques et des angles traités (à part le Rwanda, bis tri et repetita, et les complots américains traditionnels ou de lady gaga, rien de bien transcendant).
    Seul objectif : progresser dans la carrière.
    Mais bon, seul mérite : l’existence de ces ateliers. Pas de quoi fouetter un chat.
    HafedSignaler un abus

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