Professeur Devauchelle : les Gueules Cassées, aux origines de la chirurgie faciale

Le chirurgien Bernard Devauchelle ouvrira les Journées de l’Histoire et de la Géographie, à Amiens. Il parlera de la façon dont les mutilés de la Grande Guerre ont influencé l’évolution des pratiques médicales, notamment la chirurgie reconstructive.

Bernard Devauchelle

Bernard Devauchelle

Bernard Devauchelle, professeur des Universités en chirurgie maxillo-faciale, est le chirurgien qui a réalisé la première greffe du visage au monde. Il ouvrira les Journées Nationales de l’Histoire et de la Géographie, organisées par l’APHG, à Amiens du 19 au 22 octobre. Sujet : les « Gueules Cassées » durant la Première Guerre Mondiale.

Pourquoi vous intéressez-vous, en tant que chirurgien, au thème des Gueules Cassées ?

Ce sujet permet d’aborder toute une réflexion sur ce qui a mené indirectement à la première greffe de visage, que j’ai réalisée en 2005 à Amiens, et sur le lien historique et scientifique qui a été fait avec les “Gueules Cassées” de la Première Guerre Mondiale, à travers les travaux de plusieurs spécialistes d’histoire contemporaine, sur les médecins de guerre et les prémices de la transplantation.

Depuis 2 ans, avec l’Institut Faire Faces (premier centre d’études et de recherche consacré à la défiguration), dont je suis le président, nous avons mené, avec l’université anglaise d’Exeter, un projet européen, « 1914 – Faces – 2014 », portant sur l’héritage de la Première Guerre mondiale, avec un versant médical conséquent.

La conclusion de ce travail, financé par l’Europe, s’est traduite par une exposition qui s’est tenue en Angleterre au Royal Albert Memorial Museum, et en France, à l’Historial de la Grande Guerre. Elle posait la question de l’évolution des techniques de réparation des grandes défigurations, en un siècle de temps : comment les techniques chirurgicales ont évolué, et quel héritage avons-nous reçu des chirurgiens de la Première Guerre mondiale.

La chirurgie reconstructive fait-elle partie de cet héritage ?

La modification des armements, et notamment l’utilisation des obus shrapnel, a eu une incidence considérable sur les types de blessures vues pendant la Grande Guerre : les traumatismes de la face ont été particulièrement nombreux. Les blessés du visage ont été pris en charge par des équipes médicales, dans des structures hospitalières spécifiques, avec une jonction des techniques des chirurgiens anglais, hollandais et français, qui ont travaillé ensemble (surtout lors de la bataille de la Somme), pour tenter de reconstruire les visages.

Pendant la Grande Guerre, il y a eu un changement de paradigme, les chirurgiens essayant de réparer certains dégâts, aux bras et aux jambes notamment, plutôt que de recourir à l’amputation. Des progrès phénoménaux sont survenus dans le domaine de la “réparation” des membres, de l’asepsie… ainsi que dans la reconstruction des visages.

Dans le domaine des greffes (d’os, de tissus, de peau), et en imaginant la transplantation, des chirurgiens ont ainsi permis à la chirurgie reconstructive de faire des progrès considérables… parce qu’ils devaient trouver des solutions pour apporter à ces innombrables blessés de la face un minimum de qualité de survie. Il y a eu à cette époque une véritable révolution des esprits sur le plan médical. Il s’agissait, par la force des choses, d’un champ d’expérimentation pour les chirurgiens. Et c’est ainsi, dans ce milieu expérimental, que s’est développée la chirurgie reconstructrice.

Hôpital militaire français pendant la Première Guerre mondiale / Wikimedia / Licence CC / Yelkrokoyade

Hôpital militaire français pendant la Première Guerre mondiale / Wikimedia / Licence CC / Yelkrokoyade

La conclusion logique était-elle la première greffe de visage ?

Vous ne pouvez pas faire le lien direct. Certes, en 1912, le chirurgien Alexis Carrel a obtenu le prix Nobel de physiologie ou médecine, après avoir inventé les sutures vasculaires et avoir initié la transplantation de cellules sanguines et d’organes. A l’époque, déjà, il y avait cette arrière-pensée d’une possible transplantation… Mais l’on ne connaissait pas le groupe tissulaire, et il a donc fallu attendre plus de 50 ans pour réaliser les premières greffes rénales.

Cependant indirectement, la chirurgie reconstructrice des grandes défigurations, née pendant la Première Guerre mondiale, est à l’origine de la chirurgie esthétique (développée par les mêmes chirurgiens qui s’occupaient des mutilés de la face), de la chirurgie cranio-faciale, de  la chirurgie maxillo faciale… et a participé au développement de la transplantation, qui a débouché bien plus tard sur la première greffe du visage.

En quoi le phénomène des Gueules Cassées a-t-il marqué les esprits ?

Assez curieusement, s’il y a eu des traumatismes psychologiques ou psychiatriques importants, ils ne sont pas liés aux blessures du corps lui-même. Certains soldats ont développé des traumatismes psychiques, mais le fait d’être défiguré n’a pas joué un rôle particulier dans ces séquelles. Le vrai problème, c’était la réaction négative de la société vis-à-vis des mutilés de la face, et l’exclusion qui en a découlé pour eux.

Contrairement aux soldats qui avaient subi une amputation, les victimes de mutilations faciales n’étaient pas aidées par les pouvoirs publics. C’est tout le mérite de l’association des “Gueules Cassées”, l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, fondée par d’anciens soldats défigurés, d’avoir organisé une tombola pour récolter des fonds afin d’aider financièrement les mutilés, aboutissant à la  reconnaissance, en 1921, d’un “handicap facial” dédommagé par l’Etat.

C’est aussi tout le mérite de cette association d’avoir réuni ces personnes mutilées et handicapées, et de les avoir accueillies dans des structures adaptées, afin de leur permettre de vivre dans des conditions où le regard de l’autre ne serait pas (comme c’est le cas aujourd’hui) pénalisant. C’est simple : dans la rue, une personne défigurée ne retirera jamais (comme elle le fait à l’hôpital) le masque qu’elle porte sur le visage, car elle craint le regard porté sur elle…

'Face to Face' at the Museum of the Great War (Photo: Historial de la Grande Guerre, Péronne)

‘Face to Face’ at the Museum of the Great War (Photo: Historial de la Grande Guerre, Péronne)

Vous êtes intervenu dans des établissements scolaires à ce sujet ; en quoi est-ce important d’aborder l’histoire des Gueules Cassées avec les jeunes ?

Nous avons mené un certain nombre “d’expérimentations” en milieu scolaire, notamment dans le cadre de la commémoration de la Première Guerre mondiale, en intervenant dans des établissements de Picardie, notamment au Lycée Louis Thuillier d’Amiens et au Lycée Jean Racine de Montdidier. Les échanges que j’ai eus avec des élèves de Première et de Terminale étaient extrêmement intéressants. J’ai abordé avec eux la question de la défiguration en elle-même, mais aussi celle du droit à la différence et du regard de l’autre, dont les adolescents se soucient beaucoup.

Souvenez-vous de la portée pédagogique qu’a pu avoir, dans les années 1970, la photographie de cette petite fille vietnamienne brûlée au napalm ! Ce type de document a des vertus, d’ordre pédagogiques, extrêmement importantes. Mais au-delà des images, les témoignages (poèmes, écrits, récits, interventions…) de toute nature ont aussi un grand impact : je pense au roman “Au revoir là-haut”, de Pierre Lemaitre (Goncourt 2013).

Il est important pour les enseignants d’histoire-géographie de prendre conscience que l’histoire des sciences est totalement intégrée dans l’analyse des événements historiques : dans le cas de mon intervention sur les Gueules Cassées, on est presque dans l’ordre de l’épistémologie (étude d’un domaine scientifique), mais il s’agit d’une façon nouvelle et positive d’analyser certains événements, en plus d’apprendre à l’élève à regarder l’autre, difforme ou non, d’une manière bienveillante.

 

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