Élèves surdoués : une école « plus adaptée, mais on peut largement mieux faire »

Le haut potentiel intellectuel reste mal compris des profs. La faute à une formation à la prise en charge des élèves surdoués "insuffisante", et inégalement répartie sur le plan géographique, pour l'ANPEIP.

travail scolaire sur informatique © Eléonore H

travail scolaire sur informatique © Eléonore H

Pour beaucoup d’élèves intellectuellement précoces (EIP), l’école reste un parcours du combattant. Comment mieux les accompagner en classe ? Le point avec la présidente de l’ANPEIP (Association Nationale pour les EIP), Emmanuelle Brunet, et la vice-présidente Sylviane Yzet, également enseignante.

Pouvez-vous nous présenter l’ANPEIP ?

S.Y. : L’ANPEIP a pour but de faire progresser la connaissance et la reconnaissance des EIP. L’association n’est constituée que de parents bénévoles. Elle accueille les familles, les conseille et les oriente vers des professionnels de santé. Elle fait aussi le lien avec l’Education nationale : dans chaque région, des conférences et des formations sont organisées pour les profs.

Qu’est-ce qu’un EIP, et à quelles difficultés est-il confronté à l’école ?

S.Y. : Il s’agit d’un élève avec un fonctionnement cérébral singulier, avec un afflux nerveux plus rapide et davantage de connexions neuronales. Sa façon de fonctionner est différente : sa rapidité de traitement des informations lui permet de comprendre plus vite : il a la solution… mais pas forcément le chemin pour l’expliquer. A l’école, où l’on demande énormément de justifier, ça peut être un problème. L’EIP est aussi d’une grande sensibilité à ce qui l’entoure. Les images parasites et les bruits peuvent le fatiguer. Tout ce qui se passe dans la classe peut être un élément perturbateur pour lui. Il est obligé de faire un effort cognitif pour réussir à écouter l’enseignant.

E.B. : On a tendance à confondre les EIP avec les premiers de la classe… Or, nombre d’entre eux peuvent être en échec scolaire et en décrochage. Le profil de l’EIP ne colle pas toujours avec l’école. Il peut retenir énormément de choses, à condition que l’on mette du sens sur son apprentissage. Il comprend très bien, mais a beaucoup de mal à apprendre. Il peut aussi s’ennuyer. L’école correspond rarement à ses attentes : il comprend très vite, contrairement à ses camarades… et quand l’enseignant répète les mêmes choses, il décroche.

plaisir des mathématiques © Eléonore H

plaisir des mathématiques © Eléonore H

Socialement, cela peut être enfin très compliqué. Ses centres d’intérêt divergent de ceux des autres, qui le tiennent à l’écart. Certains EIP ont l’intelligence sociale suffisante pour s’adapter, d’autres non… Les surdoués sont davantage sujets au harcèlement.

Peut-on considérer le HPI (Haut potentiel intellectuel) comme un handicap ?

S.Y. : Les EIP sont considérés comme étant à besoins éducatifs particuliers par l’Education nationale, au même titre que des enfants en situation de handicap. Même si leur précocité n’est pas reconnue comme un handicap en tant que tel. Le code de l’éducation stipule que “des aménagements appropriés sont prévus au profit des EIP”… Mais autrement, ce sont des circulaires, qui n’obligent en rien les équipes éducatives à mettre en place quelque chose. C’est très compliqué pour les parents, qui ont bien plus de mal à obtenir des aménagements… et pour les enseignants, qui ont du mal à comprendre qu’ils doivent en mettre en place.

En quoi la scolarité peut-elle représenter un calvaire pour l’EIP ?

S.Y. : L’EIP en réussite scolaire aime bien apprendre, et réussit à trouver des sources de satisfaction en lui-même… mais on l’entend rarement dire que l’école est un endroit épanouissant. Quant à l’EIP en difficultés, l’école est pour lui un véritable parcours du combattant, avec beaucoup de souffrances. Quand son HPI n’a pas encore été diagnostiqué, il sent qu’il est différent sans comprendre pourquoi, et en souffre. Il peut aller jusqu’à faire semblant de ne pas comprendre certaines choses pour « être comme les autres ». Il y a un soulagement lors du diagnostic, mais même là, il continue à faire face à certains profs ou enfants qui ne comprennent pas ses différences.

Face à un EIP, quelles sont les difficultés du prof ?

S.Y. : Quand il y a des difficultés, c’est qu’il y a un blocage : l’enseignant veut que l’élève fasse quelque chose, mais pour ce dernier, ça n’a pas de sens – or, les EIP ont besoin d’avoir du sens pour faire les choses. Pour le prof, la difficulté sera, face à cet élève qu’il n’arrive pas à faire travailler, et qui donne l’impression d’être insolent ou fainéant, de prendre le temps de parler avec lui. La bienveillance doit permettre à l’élève de se mettre au travail : s’il se sent compris, il sera partant, car il y trouvera du sens.

Cerveau humain concept capacité intellectuelle © francis bonami

Cerveau humain © francis bonami

Quels aménagements mettre en place en classe ?

S.Y. : Changer de regard, d’abord, est primordial. L’idée n’est plus de sanctionner, mais de prendre le temps de parler avec l’élève. Des pédagogies spécifiques peuvent ensuite être mises en place, comme les classes multi-niveaux, qui permet à chacun d’aller à son rythme, ou le travail en îlots, qui favorise l’entraide et la création d’un groupe avec un niveau plus “enrichi”.

L’enseignant peut aussi mettre en place les méthodes éducatives de l’enrichissement et de l’approfondissement, afin de permettre à l’élève précoce de ne pas s’ennuyer. Il s’agit de lui fournir la matière nécessaire pour accéder à davantage d’informations sur un sujet, ou pour aller plus loin que le programme, en étudiant d’autres aspects d’un thème étudié. Il est enfin possible d’assouplir l’organisation des enseignements, en permettant par exemple à un élève de 5e de suivre le cours de maths de 4e s’il est en avance…

Le système scolaire est-il adapté au HPI ? Les enseignants sont-ils bien formés ?

S.Y. : On voit des inspecteurs, des référents EIP, des chefs d’établissements, des enseignants mettre en place des actions innovantes, intéressantes et profitables à tous les élèves. Malgré cela, beaucoup de professeurs ne connaissent toujours pas le HPI. La formation est encore insuffisante et surtout inégalement répartie géographiquement. Quelques modules sont proposés dans le cadre des PAF, mais en ce qui concerne la formation initiale, c’est le néant. Les rares conférences organisées dans les ESPE sont facultatives… Pourtant, en parler devrait être obligatoire ! Les enseignants savent qu’ils sont censés tenir compte du HPI, ils en ont connaissance, mais on leur dit rarement comment faire. En attendant, ils peuvent se tourner vers des associations comme la nôtre, qui les accompagnons et qui partageons des ressources.

E.B. : Comparé à 1971, quand l’ANPEIP a été créée, il y a eu une évolution, vers davantage d’inclusion. Autrefois, beaucoup d’EIP, qualifiés de cancres, pouvaient rester au fond de la classe, avec un bonnet d’âne… Le milieu scolaire est aujourd’hui davantage adapté, mais on peut largement mieux faire. Des académies mettent en place des formations. Des établissements scolaires demandent à l’ANPEIP d’intervenir pour faire de la formation, gratuitement, alors que nos subventions sont destinées à notre action auprès des familles ! Il y a un vrai manque de moyens – malgré la bonne volonté des personnels de l’Education Nationale sur le terrain. L’ANPEIP fait de son mieux pour aider l’Education nationale avec ses formateurs professionnels.

6 commentaires sur "Élèves surdoués : une école « plus adaptée, mais on peut largement mieux faire »"

  1. Jean Claude Harbulot  15 octobre 2016 à 22 h 57 min

    L’élève intellectuellement précoce a un devoir d’assistance envers ses camarades moins douès, sinon il va, sa vie durant, errer dans une auto-satisfaction narcissique qui, s’il n’est pas socialement créatif, l’isolera à jamais. L’enseignant talentueux saura stimuler dans le cerveau affectif de l’IEP le salutaire effort d’adaptabilité, en lui révélant que seul l’élan vers les autres a le pouvoir d’extraire un surdoué de son splendide mais si cruel isolement.Signaler un abus

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    • Hebting  19 octobre 2016 à 11 h 12 min

      Je crois effectivement qu’il est important que l’enfant EIP est le sentiment d’être utile. Et surtout que sa différence n’est pas un handicap mais une chance pour lui et pour les autres puisqu’il peut les aider ce qui permet d’avoir une reconnaissance de la part de ses camarades de classe, toujours important pour un EIP.
      Mais il est vrai que l’école n’est pas adapté aux particularismes, mais en même temps elle n’est pas faite pour ça. En primaire, les institutrices et les instituteurs sont généralement plein de bonne volonté et font tout pour trouver des solutions pour soutenir les élèves. Mais au collège, les élèves ne peuvent pas compter sur les professeurs ou trop rarement, les EIP encore moins. Ces derniers sont confrontés à une incompréhension totale de la part du corps enseignant voire parfois à de l’hostilité quand dans certaines matières, scientifiques souvent, l’EIP fait preuve d’une connaissance approfondie d’un sujet. Et puis pour un professeur, comment comprendre un élève si brillant à l’oral et si médiocre à l’écrit? Si rapide dans la compréhension ou dans le calcul et si médiocre dans la mise en forme d’un raisonnement ?
      Un travail en binôme entre un élève ayant des difficultés d’apprentissage et un EIP peut avoir des effets bénéfiques pour les deux. L’EIP sera dans l’obligation de construire sa pédagogie en fonction de l’autre élève, d’élaborer un raisonnement, ce qu’il a du mal à faire habituellement. Un véritable partage des connaissances et des savoir-faire.
      Nathalie HebtingSignaler un abus

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  2. Florent  17 octobre 2016 à 18 h 18 min

    Les élèves en difficultés sont handicapés et malades (dys…).
    Les élèves en réussites sont handicapés et malades (EIP).
    Les élèves perturbateurs sont handicapés et malades (Hyperactif ou EIP ou dys ou…).

    Les profs(idiots pour la plupart c’est bien connu et prouvé depuis longtemps) ne comprennent rien à tous ça, certainement un handicap !

    Y-a-t-il des gens normaux à l’école ?

    Peut-on demander à un élève de travailler plus sans risquer la faute professionnelle ?
    Peut-on sanctionner un élève perturbateur ou insolent sans risquer la faute professionnelle ?Signaler un abus

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    • katie  5 novembre 2016 à 9 h 10 min

      Bonne réflexion Florent. On devrait juste que chacun réussisse, soit accepté comme il est et non jugé ou mis dans une catégorie. Les enfants veulent être comme les copains, pas stigmatisés. Ca se fait bien dans certaines classes, mais il faut beaucoup de vraie bienveillance, de la sincérité.
      J’ai vu une étude sur l’école : 50% des élèves s’y trouvent à leur place, ça va pour eux, 25% trouvent ça trop dur (et se sentent nuls), 25% trouvent ça trop facile (et s’y ennuient et peuvent se trouver nuls aussi si rien n’est fait pour eux). On a pris ces 2 catégories (25% + 25%) et forcément ils ne sont pas « normaux » donc ils ont des handicaps. C’est de la pure maltraitance.C’est le devoir de l’école de s’occuper des tous les élèves. Et pas juste ceux qui ont du mal. Ne pas oublier les autres, qui vont aussi décrocher, perte leur estime d’eux-mêmes,…Ils ont droit à tous les égards, comme tous les élèves.Signaler un abus

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  3. Nadine Kirchgessner  20 octobre 2016 à 11 h 51 min

    Bonjour, pourquoi employer des termes de pathologisation comme « prise en charge » dès la première question sur le sujet ? Pourquoi associer le haut potentiel intellectuel au terme péjoratif de « handicap » Pourquoi ne pas questionner la grande limitation actuelle des sauts de classe et des freins au CP anticipé pour les enfants qui savent lire en maternelle ? Tout cela est vraiment très surprenant, très négatif, et très peu en accord avec des résultats scientifiques, issus de l’analyse des chiffres de la DEPP ( La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) (évaluations nationales) … qui ne sont pas du tout négatifs.Signaler un abus

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  4. evelyne  7 novembre 2016 à 17 h 22 min

    Bonjour,
    Je suis mère de deux enfants HPI et je ne supporte plus de m’entendre dire ou de lire que, comme le dit Florent :
    « Les élèves en difficultés sont handicapés et malades (dys…).
    Les élèves en réussites sont handicapés et malades (EIP).
    Les élèves perturbateurs sont handicapés et malades (Hyperactif ou EIP ou dys ou…). »
    Oui, ils sont différents, comme un aveugle est différent, comme un champion sportif de haut niveau est différent. Et alors ?Quel problème cela pose-t-il aux personnes de ne pas accepter cette différence ? Qu’est-ce qui les dérange dans cette différence-là, en particulier?
    La vie de ces jeunes n’est pas toujours facile, celle de leurs parents non plus. Ils faut s’adapter, trouver des solutions et lutter contre la tendance à l’uniformisation. Certains profs sont doués, d’autres non. Mais il en est de même dans toutes les professions. Sauf que les enseignants sont en contact permanent avec notre avenir…
    à réfléchir.Signaler un abus

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