Prof en prison : « une forte motivation des détenus pour apprendre »

Professeur des écoles en Segpa, Benoit Attard enseigne parallèlement depuis deux ans à la maison d'arrêt de Villepinte. Il nous livre son regard sur son métier.

Fotolia_98463389_Subscription_Monthly_MComment devient-on professeur en milieu carcéral et pourquoi avoir fait ce choix ?

Les cours en milieu carcéral sont dispensés par des enseignants de divers profils : les professeurs des écoles, les professeurs de collèges ou de lycées professionnels. L’équipe est composée de permanents travaillant à plein temps et d’autres intervenants sous forme de vacations.

J’ai rejoint le milieu carcéral un peu par hasard. Lors de ma formation d’enseignant spécialisé en 2014, j’ai rencontré un collègue exerçant en maison d’arrêt. J’étais intrigué par les conditions d’enseignement dans un milieu si particulier. J’ai appris par la suite qu’il recherchait un enseignant correspondant à mon profil. Curieux d’en savoir davantage sur cette profession, j’ai accepté de rejoindre l’équipe. Mes heures en prison (entre 3h et 6h par semaine selon les besoins) sont ainsi en plus de mon travail de professeur en Segpa. En tant qu’enseignant en Segpa, j’ai abandonné les écoles primaires et travaille aujourd’hui en collège. Les enseignements en Segpa au collège sont en effet aussi dispensés par des professeurs des écoles.

A quel type de détenus avez-vous affaire et comment se comportent-ils en cours ?

Nous enseignons auprès de publics mineurs et majeurs. Les groupes mineurs sont en effectifs très restreints en cours (3 ou 4 détenus). Ils sont soumis à l’isolement plus de 20h par jour, il est donc compréhensible que ces temps de regroupements deviennent des moments d’échanges, de discussions, pas toujours en lien avec le contenu des cours… C’est à l’enseignant de prendre en compte ces besoins de socialisation pour parvenir à mener à terme les séances prévues.

Les majeurs sont, quant à eux, plus nombreux en classe et l’écart d’âge est important. Cette année, j’ai, par exemple, eu des adultes allant de vingt ans à une cinquantaine d’années.
Il faut savoir que les places pour l’accès à la scolarisation en prison sont chères, très chères, et les listes d’attente sont longues. Les détenus en ont bien conscience et ne voudraient pas voir leur place patiemment acquise donnée à d’autres. Nous retrouvons d’ailleurs chez les majeurs une grande motivation et beaucoup d’implication durant les séances.

Quel est votre rôle auprès de ces élèves ?

Notre rôle est multiple est diffère selon les publics auxquels nous avons à faire. Tout d’abord, il faut avoir à l’esprit que les profils des personnes que nous avons en charge sont très variés, de par leurs parcours scolaires, personnels et professionnels avant leur incarcération. S’ils souhaitent être scolarisés, les détenus doivent passer un entretien et une évaluation qui permettront de déterminer le groupe qu’ils rejoindront. L’objectif commun pour chaque groupe est d’offrir des conditions favorables à la passation d’un examen certifiant et d’ouvrir des perspectives de réinsertion professionnelle à leur sortie de prison. Les enseignements commencent à partir d’un niveau de découverte de la langue française (certification DELF), jusqu’à la préparation à des examens validant une formation de niveau V (CFG, DNB professionnel, CAP…). Ainsi, nous encadrons et aidons les détenus à obtenir un diplôme car quel que soit son niveau, il est perçu par chaque détenu comme une réelle réussite.

Comment se déroulent vos cours et quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confronté ?

Cette année, j’enseignais principalement du français pour préparer le DNB pro et le CFG. Sur des créneaux d’une heure et demie, nous retrouvons l’essentiel de ce qui constitue une séance d’apprentissage régie par des objectifs généraux et spécifiques en fonction des besoins des élèves. Toutefois, il est difficile d’oublier que nous exerçons dans un milieu particulier, notamment chez les mineurs où le protocole mis en place par l’administration pénitentiaire est assez rigoureux. En effet, une fois le quartier des mineurs atteint, les surveillants nous « enferment » avec les élèves dans une salle qu’ils ne viennent rouvrir qu’à la fin du cours. En cas d’urgence, nous disposons d’un talkie-walkie pour les alerter.

Aussi, les difficultés d’ordre organisationnel que nous rencontrons sont inhérentes aux établissements qui ne sont pas initialement des lieux d’éducation, comme les hôpitaux ou les instituts médico-éducatifs où les soins prévalent. Ici, il arrive donc fréquemment que les élèves ne puissent assister aux cours pour diverses raisons (parloirs avec les familles ou les avocats, heure de promenade, extraction de la maison d’arrêt pour comparution, isolement disciplinaire…). Ceci nuit clairement à notre progression et rend le suivi parfois difficile.

Vous êtes également enseignant en Segpa. Etes-vous le même devant vos élèves ?

La circonscription de l’inspection académique ayant en charge les enseignements en Segpa et en milieu carcéral est identique : le traitement de la grande difficulté scolaire. La similitude entre ces deux milieux est donc la prise en compte des besoins éducatifs particuliers de chaque élève. C’est d’ailleurs ce qui fait la spécificité des enseignants spécialisés (CAPA-SH, option F) : l’adaptation.

Lorsque j’enseigne avec les détenus mineurs, je me reconnais davantage en tant que professeur en SEGPA : j’adopte le même comportement et la même autorité. En revanche, avec les majeurs, les échanges sont différents : la relation prof-élèves est plus détendue, nous utilisons souvent le tutoiement.

Lorsque l’on enseigne en Segpa et en maison d’arrêt, a-t-on l’impression d’être encore plus utile ?

Utile, certainement. Je l’espère. Encore plus, je ne pense pas. Mes collègues ironisent souvent sur mes choix professionnels et mes interventions auprès de ces publics qui peuvent apparaître comme difficiles. J’ai en tout cas le sentiment d’être un maillon nécessaire à notre système éducatif. Et si quelqu’un s’y attelle avec plaisir et enthousiasme, alors tant mieux !

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