Secrets de Profs : Du petit craquage à la boule au ventre en Seine-Saint-Denis

Nans Garnier, professeur d'EPS, a vécu des débuts difficiles en Seine-Saint-Denis, étant de plus séparé de sa famille. Il nous fait part de son expérience.

Nans Garnier

Nans Garnier

Votre premier contact avec les élèves…

Je l’ai plutôt bien vécu, sans problèmes particuliers. J’ai eu la chance d’avoir un très bon tuteur. Auparavant j’avais déjà travaillé en centre aéré avec des 9-14 ans. Le contact avec les élèves et le stage, c’est la meilleure formation. Il y a un grand écart entre théorie et pratique dans l’enseignement. En STAPS, (sciences et techniques des activités physiques et sportives), on est très bien formé au contact avec les élèves. En 2eme et 3eme année de licence, j’avais eu des stages filés en école primaire, en collège et en lycée tout au long de l’année, à raison d’une demi-journée par semaine. Mon collège en stage était réputé difficile, mais il n’avait rien à voir avec ce que j’ai vécu ensuite à Bagnolet (93).

Votre première rentrée de titulaire…

Je suis arrivé au collège Travail à Bagnolet en 2014. Après des premiers cours un peu calmes, car les élèves se tiennent à la rentrée, je me suis retrouvé face à des élèves très indisciplinés et provocateurs qui me testaient beaucoup. Le premier mois, je l’ai ressenti comme une punition. J’ai eu un ‘petit craquage‘ en février. Je n’y arrivais plus. Insultes, incivilités, obligation de faire la police en permanence, j’ai craqué, j’ai pleuré dans le bureau de la principale, qui m’a conseillé d’aller voir un médecin et de m’arrêter quelques jours. Je tremblais, je n’y arrivais plus. J’avais trop attendu avant de parler des problèmes. Entre nos problèmes à nous, ceux des élèves et ceux des collègues, c’est dur de jongler…

Votre première grande difficulté…

Une fois, j’ai dû appeler le principal en plein cours et lui demander d’envoyer immédiatement un surveillant. J’étais sur une installation à l’extérieur du collège, à 15 minutes de marche du collège, et une élève de 6e en avait tapé une autre et menaçait de partir de mon cours. D’un côté, j’avais les élèves et, de l’autre, j’essayais de retenir cette élève, ingérable, par la force. Je tentais de la raisonner mais elle me faisait presque peur. Heureusement, les autres élèves ont réussi à se gérer quelques minutes.

Votre pire expérience…

Fin juin 2015, une séance de baseball avec les 3eme a failli virer au drame pour moi. Au début de la séance, un élève a refusé de s’échauffer. Je l’ai prévenu que sans échauffement, il ne pourrait pas pratiquer l’activité, parce que je ne voulais pas qu’il se blesse et parce qu’on ne choisit pas le moment où l’on va travailler. Au moment du match, il a pris une batte. J’ai répété que s’il voulait faire le match il devait s’échauffer. Il a commencé à jouer au chat et à la souris avec moi, la batte, qu’il a voulu retourner contre moi, dans la main. Le ‘gamin’ faisait 1,90 mètre et au moins 110 kilos. J’ai beau faire 1,80 m, avoir été sportif de haut niveau en haltérophilie, s’il me mettait un coup, j’étais au sol. Des élèves se sont interposés. Ses copains lui ont fait comprendre que c’était grave. J’ai appelé le collège. S’il m’avait frappé, j’aurais sans doute protégé mes organes vitaux, à commencer par la tête, mais je ne me serais pas défendu. Je ne taperais jamais un élève.

Votre état d’esprit après cet événement…

Je me suis d’abord remis en question. D’autres collègues m’ont dit que je n’étais pas le seul à interdire à un élève qui ne s’échauffe pas de pratiquer l’activité. Ensuite, j’ai porté plainte. Je trouvais ça difficile, mais le chef d’établissement m’a fait comprendre que cela dépendait d’une décision de justice et pas de l’établissement. J’avais espoir que cela le fasse réagir. Est-ce qu’il a pris conscience de ses actes ? Je ne sais pas.

Après cela, je partais au boulot la boule au ventre. Je craignais les représailles. J’avais vu comment les ‘grands frères’ pouvaient venir attendre quelqu’un. L’un d’eux était venu taper deux gamines devant le collège. J’ai alors vu une élève au sol en train de prendre des coup de pied dans le ventre, par un adulte de 25 ans. Quand je rentrais et sortais de l’établissement, j’avais peur.

Votre manière de reprendre le dessus…

Dans ce métier, on doute beaucoup. Quand ce genre de chose arrive, on se demande ce qu’on a fait de mal pour que cela arrive. En parlant avec des collègues qui ont plus de bouteille, on se rassure. Certains disent « t’inquiète pas, moi aussi je galère ». Je suis reparti serein à la rentrée. Cet élève de 3eme avait quitté le lycée. Même si je m’étais retrouvé à ne plus pouvoir gérer un élève, je me disais que l’année de stage s’était super bien passée et qu’on m’avait dit que j’étais fait pour ça.

Votre secret pour avoir de l’espoir, malgré tout…

Si on n’a pas un minimum d’espoir et de conviction dans ce métier, il faut arrêter ! Je crois encore que l’éducation et l’école sont là pour aider ces gamins à sortir la tête de l’eau. Je suis très empathique. Je profite du temps de trajet pour dialoguer, parler aux élèves, aller dans leur terrain. Je demande ce qui se passe chez eux, s’ils ont des problèmes, pourquoi ils ont fait ci ou ça aujourd’hui. C’est important de leur montrer qu’on est à leur écoute.

Votre perception de ce qui ne tourne pas rond…

La situation actuelle de misère sociale est trop ancrée ici pour que ça change. Certains gamins ont les capacités de bien réussir et de s’élever socialement mais sont empêchés par tous les élèves perturbateurs. Quand on a 4 ou 6 perturbateurs dans une classe, on passe plus de temps à essayer de rétablir l’ordre qu’à enseigner sa discipline. Les gamins qui disent « j’m’en bats les couilles », en plein cours, c’est quotidien. Ils sont toujours sur un mode ‘dominant-dominé’, dans le rapport de force. Pour rire, ils sont toujours dans l’insulte et la grossièreté. Il n’y a pas un dialogue constructif entre eux. Les punitions n’ont pas beaucoup d’effets, les problèmes sont plus profonds.

A seulement 3 kilomètres de là, à Vincennes, il y a des élèves qui se comportent normalement, sont suivis par les parents et savent pourquoi ils sont à l’école. Ici, les collègues se donnent corps et âme pour élever le niveau et montent beaucoup de projets pour permettre aux élèves de découvrir autre chose que la cité. Quand je suis arrivé, j’ai dit : ‘j’suis prof moi, pas éducateur spécialisé’. J’ai lu tout Bourdieu depuis. Les héritiers, ça explique bien tout ça !

Vos meilleurs souvenirs…

L’an dernier, une de mes élèves en section sportive lutte, irréprochable au niveau scolaire, a réussi à entrer au lycée Henri IV, à Paris. C’est une petite satisfaction d’avoir participé à ça. L’autre bonheur dans ce collège, c’est que l’équipe est très soudée. On trouve toujours quelqu’un avec qui dialoguer pour se rassurer. La direction est aussi très à l’écoute et de bon conseil. Malgré tout, il y a pas mal de turn-over. Les gens restent en moyenne entre 4 et 7 ans. Plus de 10 ans, c’est rare ! Je pars cette année rejoindre ma femme et mon fils dans le Sud.

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