« La classe inversée n’est pas une révolution pédagogique, mais une illusion » (Paul Devin, IEN)

Paul Devin est Inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI (syndicat des personnels d'inspection). Pour lui, la classe inversée nous détourne du vrai enjeu : les compétences professionnelles de l'enseignant.

paul-devin-classe-inverseeLa classe inversée : révolution ou effet de mode ?

Je ne sais pas si c’est un effet de mode mais ce n’est pas une révolution pédagogique. En réaction aux critiques contre la classe inversée, des positionnements différents naissent : traditionnellement, la capsule à visionner la veille est incontournable, mais certains commencent à y renoncer.

Que reste-t-il de commun à tous les discours sur la classe inversée ? C’est la posture de l’enseignant, qui ne serait plus « face aux élèves, mais avec eux ». Dire les choses de cette manière présumerait qu’il n’existe aujourd’hui qu’une seule façon d’enseigner, qui serait strictement organisée de manière frontale… or, ce n’est pas la réalité des classes !

Quelle est justement la réalité des classes ?

Cela fait très longtemps qu’un certain nombre d’enseignants cherche à faire autre chose qu’un cours magistral classique. Y compris dans les courants de pédagogie nouvelle, qui ont été nombreux au 20e siècle.

Je ne fustige aucun enseignant en disant cela, ce que je veux seulement essayer de mettre en réflexion, c’est tout ce qu’il peut y avoir de totalement illusoire dans l’idée que l’on va, par une méthode particulière, totalement régler les problèmes éducatifs. Alors que je pense que cela procède d’évolutions lentes, qui ne peuvent pas se baser sur la dualité entre une école « frontale » et un modèle uniquement basé sur le travail de groupe.

Il y a des moments où le travail de groupe permet de faire avancer certaines choses, et d’autres moments où la relation frontale est tout aussi utile. Non à la caricature qui est faite par les tenants de la classe inversée, selon laquelle il n’y aurait à côté de ce système, que des enseignants se tenant face à leur classe, dans un monologue perpétuel, ne se souciant pas de l’élève !

Vous portez un regard très sévère sur l’utilisation des capsules à visionner chez soi. Pourquoi ?

Il reste une question pleine et entière : celle de l’inégalité des élèves ! Je ne peux pas croire que les élèves soient tous égaux dans l’usage des capsules. Nous ne sommes pas dans une société où l’accès au numérique est une réalité totale pour toutes les familles.

Il existe un autre problème d’inégalité : hors du contexte scolaire, la motivation de l’élève est loin d’être garantie. Il y a un certain nombre d’élèves pour qui le fait de regarder cette capsule hors de la classe sera très compliqué : ils vont avoir du mal à trouver la motivation nécessaire.

Certains enseignants ont introduit des capsules à visionner à l’école pour régler ce problème…

Si la capsule visionnée au début du cours présente le contenu de l’enseignement de ce cours, en quoi est-ce révolutionnaire ? Est-ce que le fait que cela soit en vidéo plutôt que dispensé par l’enseignant changera radicalement vraiment les choses ?

Il faut aussi regarder les vidéos plus étroitement : certaines sont très bien faites, mais d’autres sont maladroites ou totalement démagogiques, et laissent croire qu’en faisant quelque chose de drôle, on réglera la question de la motivation des élèves. Et il y a d’autres capsules dans lesquelles les notions sont abordées d’une manière extrêmement classique ! Je constate en allant dans les classes, que des enseignants mettent en œuvre des dispositifs didactiques bien plus élaborés.

En définitive, si on reporte les capsules en classe, la classe inversée ne porte plus que sur les difficultés particulières des élèves. Mais si l’objectif est d’attirer l’attention des enseignants sur la nécessité de différencier, dans ce cas-là nous ne sommes plus du tout dans la problématique de la classe inversée.

Pourquoi parlez-vous de la “mythologie” du numérique ?

Une vidéo qui explique est-elle plus efficace qu’un prof qui explique ? Je n’en suis pas convaincu. Quant à ce que permet le numérique… on le présente souvent comme très attractif pour les élèves, mais il faut arrêter de rêver : ça ne durera qu’un temps. Actuellement, les élèves sont friands des outils numériques, mais une fois que la nouveauté sera passée, la motivation disparaîtra.

Ce que l’enseignant doit construire, ce n’est pas la motivation à écouter une vidéo, mais la motivation à comprendre les enjeux des apprentissages. C’est un travail de longue haleine, qui ne se réduit pas à un choix technique.

Vous prônez plutôt un développement des compétences professionnelles de l’enseignant…

C’est là que tout se joue. Je crois bien plus, pour changer les pratiques enseignantes, au développement de la formation continue. Je ne dis pas qu’il faut interdire la classe inversée ! (rires) Mais ça me paraît être une illusion. En se focalisant sur une méthode, on passe à côté du vrai sujet : la formation.

Il ne suffit pas de mettre les élèves en groupe pour qu’un miracle se produise. Vous devez d’abord avoir les qualités professionnelles permettant de mettre en place une vraie différenciation. Si on doit former les profs, on doit les former à ce que la réussite des élèves soit plus démocratique qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Il s’agit de développer, sur des problèmes disciplinaires particuliers, la compétence à mieux identifier les difficultés des élèves, et à proposer des dispositifs adaptés. Cela n’est pas permis par une méthode en particulier, il s’agit d’un travail d’analyse et de compréhension de ce qui se passe dans une classe.

Il y a quand même quelque chose de paradoxal dans l’enthousiasme d’un certain nombre de personnes du ministère et de chargés de formations, pour la classe inversée… Quand aujourd’hui, le ministère ne finance plus, ou si peu, la formation continue.

Pour vous, à qui profite vraiment la classe inversée ?

Certaines entreprises ont bien sûr des intérêts financiers et commerciaux. Elles tiennent un discours enthousiaste sur la révolution du numérique, avec l’idée de développer leur chiffre d’affaires.

Au niveau du ministère, je constate que beaucoup de responsables institutionnels manifestent un intérêt très positif pour la classe inversée : peut-être que dans un contexte où l’on serait incapable de mobiliser les moyens nécessaires à la formation continue, ce système arrange les choses. Avec l’idée tentante que l’on remplacera la formation par la communication spontanée entre enseignants, sur les réseaux sociaux… Ce serait aussi une bonne raison pour réduire le temps de scolarité, et faire des économies.

Trouvez-vous tout de même des choses positives dans la classe inversée ?

Une chose est sûre : que des enseignants discutent ensemble pour mieux répondre aux difficultés des élèves, dans une perspective de démocratisation de l’apprentissage, c’est forcément positif. Il y a une dynamique de réflexion très intéressante. Mais elle ne porte pas sur les bons enjeux. En cherchant des réponses dans un choix méthodologique, le prof risque d’être déçu.

12 commentaires sur "« La classe inversée n’est pas une révolution pédagogique, mais une illusion » (Paul Devin, IEN)"

  1. Vandriessche  11 mai 2016 à 11 h 18 min

    Bonjour, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article et vous en remercie.
    Je constate cependant que vous ne me semblez pas vous y connaître ou alors de manière livresque.
    La classe inversée est un concept, certes pas nouveau (Jacotot vers 1820), mais très efficace à l’air du numérique. Soit vous critiquez tous, soit vous essayer de comprendre…
    Bien à vousSignaler un abus

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  2. Kanata  11 mai 2016 à 20 h 09 min

    En étant catégoriquement contre les classes inversées cette IEN adopte exactement la posture qu’il reproche à certain promoteur de cette modalité pédagogique. Le mot est dit, c’est une modalité parmi d’autres qui a son intérêt et ses limites. En disant par ailleurs que le numérique passera de mode il semble ignorer que cela fait 20 ans que le numerique est une nouveauté… Etre seul à contre courant signifie, parfois, tout simplement être à côté de la plaque.Signaler un abus

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  3. Valérie Boucher  11 mai 2016 à 22 h 31 min

    Quelle caricature !

    Depuis combien d’années ce monsieur n’a pas enseigné ? Que sait-il dans les faits de la classe inversée ? Il n’a vraisemblablement jamais eu l’occasion de la pratiquer. Il observe sans doute des séances bien préparées dans le cadre de ses inspections…

    Quant à l’équipement, encore une fois, quelle mauvaise foi ! Les élèves n’ont pas besoin d’un ordinateur pour voir une vidéo ! Ils la regardent simplement sur une télévision, un smartphone, une console de jeux… C’est vrai que la télévision n’est pas très présente dans les foyers français…!

    Il omet volontairement la question de la gestion de l’hétérogénéité des classes : je ne me mets pas souvent en mode « pause » ou « retour rapide » pour permettre aux élèves faibles de comprendre mon cours. La vidéo, en revanche, le fait très bien.

    L’argument de « l’effet de nouveauté » est toujours hilarant ! Le numérique n’est pas apparu avant-hier ! Cela fait bien une bonne vingtaine (trentaine?) d’années qu’il motive les élèves. Pourquoi cela s’arrêterait-il demain ? On a l’intention d’emprisonner les développeurs ?

    Mais nous sommes au moins d’accord sur quelque chose : les enseignants ont besoin de formation continue, cela fait au moins une chose de crédible dans cet article.Signaler un abus

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  4. Loys Bonod  12 mai 2016 à 10 h 22 min

    Bien sûr que la classe inversée est un effet de mode, largement promu d’ailleurs par les institutions scolaires. A ce titre et dans l’intérêt des élèves, cet engouement récent mérite d’être critiqué mais il semblerait que, pour certains, la critique n’en soit pas possible. ^^Signaler un abus

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  5. Fagès  12 mai 2016 à 18 h 59 min

    Je trouve, au contraire que M. Devin a une vision très claire du terrain: effectivement, ceux qui croient encore qu’il y a encore des cours totalement magistraux ont quitté l’école depuis bien longtemps. Sa critique a le mérite d’aller à contre courant des idées didactiques actuelles. Bien sûr que certains profs utilisent la classe inversée de manière très pertinente mais combien se contentent d’un ersatz sans intérêt qui n’est jamais plus qu’un cours magistral sur écran ? Continuons à essayer des méthodes, à faire des cours vivants (ce qui n’exclut pas le plaisir de la persévérance et du travail un peu laborieux).Signaler un abus

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