« Des jumeaux séparés contre leur gré vont être un enfer pour l’enseignant »

Séparation, jalousie ou compétition... La scolarisation des enfants multiples pose un certain nombre de problèmes. Décryptage avec Isabelle Sudre, présidente de la Fédération Jumeaux et Plus.

Isabelle Sudre

Isabelle Sudre

Vous êtes présidente de la Fédération Jumeaux et Plus. En quoi consiste votre structure et comment est-elle née ?

La Fédération Jumeaux et plus est une association nationale à but non lucratif (loi 1901), dont l’objectif est l’entraide morale et matérielle, la prévention et le soutien psychologique des parents ayant des jumeaux, des triplés ou plus.

Depuis sa création en 1979, la fédération a bien grandi. Aujourd’hui, nous comptons 80 associations départementales réparties sur le territoire français dont une à La Réunion. Nous sommes aussi dotés d’un comité scientifique et disposons d’actions au niveau local (soutien moral et matériel) et national (formation de bénévoles, actions de communication et de sensibilisation des pouvoirs publics et des institutions). Enfin, depuis 2003, la fédération est reconnue d’utilité publique.

La scolarisation des enfants multiples pose un certain nombre de problèmes. Quels sont–ils ?

Le développement des enfants multiples comporte une phase supplémentaire par rapport au développement des enfants « ordinaires ». Fabrice Bak, psychologue, a appelé cette étape du développement la phase de fusion gémellaire. Celle-ci peut engendrer un retard de langage qui se comble naturellement. Ainsi, il est important de connaître les différentes étapes de développement des enfants jumeaux afin de ne pas les stigmatiser et de les intégrer normalement dans la scolarité.

Par ailleurs, la notion de la séparation physique se passe naturellement si les phases de développement des enfants multiples sont respectées et si celle-ci est faite en accord avec la famille et les enfants. En revanche, si la séparation est brutale ou sans concertation, cela peut devenir très compliqué. Cette réflexion nous a amené à nous tourner vers l’Education nationale pour engager une discussion. L’idée est de faciliter les échanges entre les familles et le corps enseignant pour que la séparation se fasse en harmonie dans l’intérêt des enfants.

Comment est prise la décision de séparer ou non des jumeaux ?

© Prod. Numérik - Fotolia.com

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Le choix de la scolarisation des jumeaux dans la même classe ou dans des classes différentes doit toujours se faire en étroite concertation avec la famille avec pour seul objectif l’équilibre des enfants dans leur vie scolaire. Les classes charnières que sont l’entrée au CP ou en 6ème ne sont pas favorables à une première séparation. Pour nous, le fait que les enfants restent ensemble en maternelle est tout à fait normal car ils ont besoin l’un de l’autre. De plus, rentrer à deux dans une école permet aux enfants de se sentir plus forts et donc moins angoissés. En général, la scolarisation des jumeaux en maternelle se fera ensemble sauf s’ils manifestent une envie différente ou si les parents s’y opposent.

Si la séparation est imposée brutalement aux enfants, quelles peuvent être les répercussions ?

Une fratrie gémellaire qui est séparée contre son gré va être un enfer pour les enseignants. Si nous les séparons trop tôt et trop brutalement, cela va renforcer leur union gémellaire et va ainsi développer une fusion excessive. Une séparation imposée peut aussi impacter le développement cognitif et psychologique des enfants. Ils manifestent leur mal-être, par exemple, avec des pleurs ou ne veulent plus aller à l’école. Nous arrivons à des situations très compliquées à gérer pour les enseignants et pour les parents. C’est pourquoi nous devons informer les familles et le corps enseignant des bonnes pratiques. Notre vision n’est pas d’opposer le corps enseignant et les familles mais que tout le monde agissent ensemble dans l’intérêt de l’enfant.

Des jumeaux, dans une même classe, peuvent-ils être mal vus par les autres élèves ?

Fiche pratique sur la scolarisation des multiples

Isabelle Sudre a réalisé pour VousNousIls une Fiche pratique de conseils pour réussir au mieux la scolarisation des enfants multiples. 

Ce n’est pas du tout un témoignage que l’on retrouve. Les jumeaux ne sont pas stigmatisés dans la vie de classe. De plus, notre fédération amène les familles à réfléchir sur la notion de différenciation des multiples, le respect de la personnalité de chaque enfant et leurs différences.

Existe-t-il de la jalousie ou de la compétition entre jumeaux ?

Il peut y avoir une petite compétition entre eux mais celle-ci ne doit jamais tomber dans le combat ou la jalousie. Si nous arrivons à ce stade, c’est qu’il est largement temps de les séparer et qu’il fallait même s’y prendre avant. Il faut réagir au plus vite car la séparation permettra à chaque enfant de s’épanouir dans sa classe avec ses propres copains sans avoir le regard permanent de sa sœur ou de son frère.

Comment doit se comporter un enseignant avec des jumeaux dans sa classe ?

Il doit se comporter tout à fait normalement comme avec d’autres enfants. L’enseignant ne doit jamais utiliser le terme « les jumeaux » mais doit les appeler par leur prénom. Il faut également les traiter comme des enfants à part entière avec leurs forces et leurs faiblesses sans les comparer l’un à l’autre. Une enseignante m’a dit récemment : « Je fais le maximum pour être juste avec les deux. Si l’un a une difficulté et que je vais lui parler, je fais en sorte juste après de parler à son frère. Car je ne veux pas que l’on puisse penser que je m’occupe plus de son frère que de lui ». J’ai trouvé cette réaction touchante et intelligente. C’est un très bel exemple !

 

Image page d’accueil : Triplets on the swingset ©MSPhotographic-fotolia.com

 

4 commentaires sur "« Des jumeaux séparés contre leur gré vont être un enfer pour l’enseignant »"

  1. palhares  4 avril 2016 à 9 h 49 min

    En temps que Bénévole de l’association Jumeaux et Plus du Val de Marne, je suis ravie que cet article soit mis en 1ère page de VNI. Un grand MERCI
    Cela nous évitera d’avoir au téléphone des mamans de multiples en pleurs parce que l’école impose de séparer les enfants, notamment en 1ère année de maternelle.Signaler un abus

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  2. espoir  4 juin 2016 à 15 h 08 min

    Je suis enseignante et, il y a 15 ans, je travaillais en maternelle. Ma directrice de l’époque considérait qu’il ne fallait surtout pas séparer les jumeaux lors de la première année de maternelle car ils ont déjà besoin de gérer la séparation avec leur mère. Inutile de leur en demander trop d’un coup ! Elle trouvait en revanche très intéressant de les séparer en deuxième année de maternelle, surtout lorsque l’un des deux avait trop le dessus sur l’autre… En revanche, elle m’avait déjà avertie que cela pouvait poser problème en élémentaire si les enseignants ne donnaient pas la même quantité de devoirs…Signaler un abus

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  3. espoir  4 juin 2016 à 15 h 33 min

    Actuellement, j’enseigne en CP et j’ai cette année trois paires de jumeaux. Cela se passe super bien. Je ne vois pas pourquoi il faudrait faire plus attention à s’occuper autant de l’un que de l’autre puisqu’on a déjà l’habitude de partager équitablement notre temps entre 25 enfants. Idem pour la compétition. Si les deux enfants ont le même niveau, les résultats s’équilibrent naturellement : les enfants sont valorisés chacun leur tour… Si les enfants ont une grande différence de niveau, il faut d’abord chercher s’il n’y a pas un problème mécanique ( surdité, déficience visuelle, dyspraxie, dyslexie… ): une fois le problème identifié, la situation se régule également… Ensuite, on peut toujours faire appel à la psychologue scolaire si l’on sent que l’un des enfants s’épanouit moins que l’autre.Signaler un abus

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  4. espoir  4 juin 2016 à 15 h 39 min

    espoir 4 juin 2016 à 15 h 14 min

    Une de mes amies, dont les jumeaux avaient effectué trois ans de crèche auparavant et avaient déjà l’habitude d’évoluer dans des groupes différents, a au contraire demandé à ce que ses enfants soient séparés dès la petite section de maternelle ce qui lui a été accordé sans problème. En élémentaire, elle a demandé à ce qu’ils soient à nouveau ensemble afin de gérer plus facilement les devoirs, ce qu’elle a à nouveau obtenu sans difficulté. Il suffit de prendre rendez-vous avec le directeur ou la directrice et d’expliquer clairement et calmement ses raisons. Lorsque les arguments sont justifiés et la requête possible, il y a toujours moyen de s’entendre…Signaler un abus

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