Thomas Sotto : « Sens Critique » outille les élèves contre la désinformation

Thomas Sotto, journaliste présentateur de la Matinale d’Europe 1, vient de lancer "Sens Critique", des modules vidéos tournés dans les écoles avec les élèves pour les aider à décrypter les informations.

Europe-Matin-Thomas-Sotto

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Pouvez-vous expliquer le principe de Sens Critique ?

Il est simple. Avec mes amis de la plateforme de reportages vidéo Spicee, nous tournons un sujet dans un établissement scolaire avec l’aide des élèves ; le premier s’intéressait au fonctionnement de la cantine de l’école Les Coquibus d’Evry. Ces images font ensuite l’objet de deux montages. L’un est fidèle à la réalité, l’autre « bidon ». Ainsi, dans le vrai sujet le plan de la porte d’un frigidaire refermée montre que les aliments sont conservés avec soin, dans l’autre, « que l’on cherche à nous dissimuler quelque chose » ! Les projections sont évidemment suivies d’un débat avec les élèves.

Nous organisons aussi des petits ateliers complémentaires comme, par exemple, trafiquer la Une d’un journal ou montrer comment recadrer une photographie peut en changer le sens. L’information et la désinformation sont des mécaniques et je vois Sens Critique comme une caisse à outils que nous mettons dans les mains des enfants. Avec celle-ci, ils vont apprendre à regarder sous le capot pour comprendre ce qui s’y passe.

Comment vous est venue cette idée ?

Je l’avais en tête depuis 4 ans, mais ce sont les événements tragiques de l’année dernière qui m’ont fait sauter le pas. Je n’ai rien contre les grandes déclarations de principe qui ont eu lieu après les attentats, mais je crois beaucoup plus à l’efficacité de la petite goutte d’eau que chacun peut apporter à l’océan. J’ai été marqué et impressionné par la qualité de la propagande des groupes islamistes. Autrefois, il y avait les 20 h, quelques grandes stations de radio et les journaux papiers. Aujourd’hui, ces médias ne représentent plus qu’une infime partie de la consommation de l’information. Faire le tri entre ce qui est pertinent ou pas, ce qui est du ressort de la communication, de la propagande ou de l’information est de plus en plus compliqué.

On sait que la parole des enseignants est, plus qu’autrefois, remise en cause par les élèves (et leurs parents). En démontrant que tout est falsifiable, n’y a-t-il pas un risque de renforcer leur défiance envers eux?

L’un ou l’autre élève pourra, en effet, s’interroger aussi, sur la véracité de ce que nous lui racontons, mais ce sera marginal. Cela le conduira surtout à réfléchir par lui-même et, au final, à se forger sa propre opinion. Donc, non, je ne pense pas que cela accentue la remise en cause de la parole des enseignants, car ceux-ci sont totalement impliqués dans le projet ; ce ne sont pas des figurants ou des spectateurs de notre équipe !

C’est le rôle de l’école d’éveiller la conscience critique. Celle-ci n’est pas, sur ce point, assez efficace selon vous ?

Les professeurs font déjà énormément de choses, mais il se trouve que nous avons, dans nos métiers de professionnels de l’info, des zones de compétences spécifiques.  Sur les questions de la qualité, de la justesse ou de la création de l’information, ils sont moins outillés que nous, les journalistes. En l’occurrence, nos savoirs et ceux des enseignants sont particulièrement complémentaires. J’insiste sur ce rôle essentiel de l’enseignant. C’est lui, le lien de confiance entre les enfants et les apprentissages. Lorsque nous arrivons dans une classe, les enfants ne nous connaissent pas. Le professeur, c’est l’élément rassurant, celui qui sait et sur qui l’on peut se reposer en confiance. Il est donc bien plus qu’un « facilitateur » pour nos équipes : il valide la confiance que vont nous accorder les élèves. Ce sont d’ailleurs les membres de l’équipe enseignante qui vont poursuivre cet éveil à la véracité des images lorsque nous aurons quitté la classe. Et, j’aimerais – sans vouloir être prétentieux – que cela devienne un véritable acquis pédagogique.

Vous avez choisi de travailler uniquement avec des CM2, pourquoi ?

J’ai choisi cette classe de manière totalement intuitive, il n’y a rien de scientifique là-dedans. J’avais, d’une part, le sentiment que les enfants seraient plus facilement « gérables » et d’autre part, qu’il s’agissait d’un bon moment de leurs vies – avant de sauter dans le grand bain du collège – pour leur donner des clefs de compréhension. Mais nous ne nous interdisons pas d’élargir l’expérience à des élèves plus jeunes ou plus âgés.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de ce premier tournage ?

Thomas Sotto

Thomas Sotto

La grande différence de perception selon les élèves. La plupart conservent une forme d’innocence, de naïveté, mais il y en a certains à qui, déjà, « on ne la fait pas » ! Au cours de nos échanges, j’ai, par exemple, raconté qu’il y a quelque temps la piscine de Courcouronnes avait été réquisitionnée pour y installer temporairement des requins. J’aurais pu faire croire à cette histoire aux trois quarts des élèves, mais l’un d’eux était particulièrement certain que je disais n’importe quoi… même s’il cherchait aussi un appui dans le regard de ses copains.

Quels sont vos besoins aujourd’hui ?

Du temps et de la bonne volonté ! Il nous faut des professeurs motivés pour participer à la démarche et plus encore des journalistes qui maîtrisent le montage et sont prêts à offrir une journée de leur temps. Nous avons eu un premier contact avec le ministère de l’Éducation nationale, car développer Sens Critique ne se fera pas à grande échelle sans moyens. Je sais par exemple que beaucoup de journalistes ont manifesté leur souhait de s’engager dans la réserve citoyenne. Il me semble que c’est typiquement un projet qui pourrait entrer dans ce cadre-là. J’aimerais aussi que le ministère nous facilite l’accès aux établissements scolaires, ce qui n’est jamais simple pour les journalistes.

Ne craignez-vous pas d’être débordés par les demandes des écoles ?

Oui, un peu, mais tant mieux ! J’espère vraiment qu’une dynamique va se mettre en place autour de Sens Critique, même si nous avançons de manière très progressive et pragmatique. Nous allons tourner les prochains modules avec l’équipe de Spicee, histoire d’en maîtriser encore mieux la fabrication. Mais ensuite, nous créerons, à destination des journalistes qui nous rejoindront, une sorte de petite « bible », un mode d’emploi, pour que chacun puisse s’emparer du projet sans que cela parte dans tous les sens.

J’espère pouvoir tourner (en Ile-de-France mais aussi en régions) une dizaine de modules d’ici juin. Je tiens à souligner que tout cela est à but non lucratif. Toutes les vidéos seront diffusées gratuitement sur Spicee et à la libre disposition des professeurs. Tout le monde est bénévole dans cette histoire, le seul et unique but est pédagogique.

Pour finir, quel est votre regard sur l’école et les enseignants ?

J’ai une admiration sans bornes pour les instituteurs. J’ai un fils de 5 ans et je constate chaque jour qu’ils font un travail remarquable. Je suis très sensible aux liens affectifs, à la construction de soi qui se joue à l’école primaire. Mes souvenirs de l’école ne sont d’ailleurs pas vraiment liés à mes années de lycée ou de collège. Je suis admiratif du travail des enseignants. L’opinion publique est souvent injuste avec eux. Je ne nie pas qu’il existe des problèmes, mais réduire les profs à des fonctionnaires gavés de vacances qui veulent toujours faire grève, c’est insupportable !

Dans cette période trouble, les enseignants jouent un rôle important dans  « l’armée » chargée de sauver la République. Ils font partie des piliers de celle-ci et le problème de ces piliers, c’est qu’on finit par oublier le rôle essentiel qu’ils jouent.

1 commentaire sur "Thomas Sotto : « Sens Critique » outille les élèves contre la désinformation"

  1. Loys Bonod  15 mars 2016 à 19 h 30 min

    Avec une telle démarche (sujet bidonné, Une de journal trafiquée), ce n’est pas tant envers les enseignants que risque de se créer de la défiance que – très paradoxalement – envers les médias traditionnels : l’effet produit risque malheureusement d’être à l’opposé de l’effet recherché puisque, précisément, le complotisme se nourrit de suspicion envers les médias traditionnels.

    Pour le reste la démarche est étonnante : bien sûr que « réfléchir par soi-même » est un objectif louable, mais précisément c’est un objectif de la scolarité, auquel pourra mieux concourir une solide formation générale qu’une simple initiation à la lecture de l’image. On voit mal comment des élèves du secondaire pourraient faire un travail qui est précisément journalistique (investigation, vérification, synthèse) et par exemple « se forger une opinion » sur un évènement en Syrie ou dans une polémique sur une étude complexe publiée par la Commission européenne.Signaler un abus

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