« Souffrir d’enseigner… Faut-il rester ou partir ? »

Rencontre avec Rémi Boyer et José-Mario Horenstein à l’occasion de la réédition de leur guide consacré aux souffrances liées au métier d’enseignant.

Dr JM Horenstein

Dr JM Horenstein

Fin 2013, Rémi Boyer, agrégé de géographie, et José-Mario Horenstein, ancien psychiatre de la MGEN, cosignaient l’ouvrage Souffrir d’enseigner… faut-il rester ou partir ? . Un document dense, abordant l’ensemble du spectre de la question : constats cliniques, analyses psychosociales, solutions pratiques de prévention et de traitement… Ce livre, qui est tout à la fois un outil de réflexion, d’évaluation et de décision, Rémi Boyer en a eu l’idée en lisant les nombreux témoignages qu’il recevait sur le site de l’association Aide aux profs  dont il est le créateur. « Je me désolais de constater le nombre d’enseignants entrant dans le métier qui se faisaient ‘casser psychologiquement’ dès leurs premières années, voire premiers mois, d’exercice. »

En écrivant sur le stress, le surmenage et le découragement au travail des enseignants, les deux auteurs savaient qu’ils susciteraient l’intérêt des premiers concernés. Ils ont découvert que le sujet intéressait au-delà du cercle des professionnels de l’éducation. « Le livre a, en effet, été très bien accueilli et nous a valu de bons relais dans les médias, confirme Rémi Boyer. Preuve que cette question interroge toute la société. » Le livre vient de faire l’objet d’une réédition dans un format poche (Coédition aideauxprofs et Memogrames)

S’accrocher ou décrocher ?

R.Boyer

R.Boyer

Souffrir d’enseigner… Faut-il rester ou partir ? se veut à la fois encyclopédique et pratique. Il recense un maximum de dispositifs et d’associations existants sur les questions de prévention et de remédiation. Des ressources que les enseignants connaissent mal, assure Rémi Boyer. Le livre inclut aussi de nombreux témoignages ainsi que plusieurs tests et exercices d’auto-évaluation. « La finalité est d’aider les enseignants vivant un mal-être professionnel à prendre la juste mesure de leur degré de difficulté et de l’aide dont ils peuvent avoir besoin », précise Rémy Boyer.

Est-ce pour autant une lecture qui poussera les professeurs à quitter le navire de l’Éducation nationale ? L’auteur s’en défend. « Ce n’est pas à nous d’apporter des réponses à des situations personnelles… et il n’y a évidemment pas de réponse universelle. L’ouvrage se veut objectif, toutefois, de mon point de vue, il encourage plutôt à s’accrocher. Car, à sa lecture, les enseignants vont se rendre compte qu’ils sont nombreux à vivre des situations similaires et qu’ils peuvent être soutenus par des salariés plus expérimentés, d’anciens professeurs devenus coach, des médecins spécialistes de la prévention du surmenage professionnel ou encore intégrer des groupes de paroles comme ceux mis en place par la MGEN. »

Enseigner sous tranquillisants

Si le livre peut redonner confiance, il ne fait cependant rien pour cacher la difficulté croissante du métier. « La souffrance au travail des enseignants n’est pas quelque chose de nouveau, nuance José-Mario Horenstein. J’ai moi-même travaillé dessus depuis 1993. Je pense que l’Éducation nationale a longtemps été en avance par rapport à d’autres secteurs professionnels, le secteur médical notamment ». Le médecin pointe d’ailleurs que lorsqu’on les interroge sur le thème de la satisfaction dans leur travail, une grande majorité répond toujours par l’affirmative, même si les chiffres sont à la baisse. « Enseigner reste une profession qui a du sens, qui est utile et qui est reconnue, se félicite José-Mario Horenstein. Les enseignants en sont parfaitement conscients, quand bien même leur gratification salariale n’est pas à la hauteur de ce qu’ils méritent. » Mais l’expert souligne que les enseignants sont de plus grands consommateurs de tranquillisants que le reste la population et qu’ils consultent davantage de médecins généralistes, psychothérapeutes et psychologues.

Couverture livre

Couverture livre

Les enseignants souffrent-ils plus que les autres professions ? Pour José Mario Horenstein il est difficile de répondre de manière catégorique. Les études autrefois réalisées par l’Institut psychiatrique Marcel Rivière de La Verrière comparant les cadres et les enseignants du secondaire, n’ont pas témoigné d’un surcroît de problèmes les concernant. « Mais il est vrai que le stress et les burnout sont de plus en plus fréquents chez les enseignants », ajoute José-Mario Horenstein. Expert de ce syndrome, le médecin souligne que l’on confond souvent le burnout avec l’épuisement physique. « Le burnout va au-delà du fait de ‘se sentir à plat’. Il touche à la capacité même de créativité de l’individu. Aujourd’hui, ceux qui entrent dans le métier savent qu’il s’agit d’une profession difficile et que même les plus expérimentés d’entre eux peuvent en être victimes. Mais pour arriver au burnout, autrement dit à ce que la ‘flamme de l’enseignement’ s’éteigne, il faut avoir eu la flamme ! Et donc ceux qui intègrent l’Éducation nationale sans trop idéaliser le métier, sans avoir pour celui-ci une vocation viscérale, sans surinvestir ce qu’ils vont pouvoir apporter aux élèves, etc. risquent moins de faire un burnout. »

Miser sur le travail d’équipe

Pour José-Mario Horenstein, l’explication au mal-être croissant des enseignants tient avant tout au comportement des élèves. « Autrefois l’écolier en rupture avec l’école était plutôt celui qui ‘déprimait’ au fond de classe, aujourd’hui, il extériorise son mal-être. Les comportements sont de plus en plus irrespectueux et agressifs. Ce n’est pas propre à l’Éducation nationale ; on fait ce constat dans tous les métiers qui travaillent avec les adolescents : éducateurs, assistants sociaux, protection judiciaire de la jeunesse, pédopsychiatres, etc. Selon moi, ces jeunes à peine sortis des études qui s’engagent dans le terrorisme sont une manifestation extrême de ces nouveaux rapports avec le monde des adultes. »

Alors, les professeurs sont-ils assez formés pour répondre à ces nouveaux comportements et donc mieux gérer la souffrance qu’elle génère ? José-Mario Horenstein souligne que cette question est récurrente dans les colloques professionnels, mais le médecin n’est pas pour autant convaincu de la pertinence à former les enseignants « aux grandes théories de la psychologie de l’adolescent ». « Je crois beaucoup plus à la création de réponses de terrain, au sein même des établissements, en fonction d’une situation donnée et qui repose sur un travail d’équipe. »

En l’absence de cette mobilisation collective, ou en complément de celle-ci, le guide de Rémi Boyer et de José-Mario Horenstein, pourra se révéler utile avant de choisir d’abandonner définitivement « le plus beau métier du monde ».

 

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