“L’Ecole ne doit pas seulement parler de la laïcité. Elle doit surtout la faire vivre” (Marie-Sandrine Lamoureux)

Après C. Hebdo, Marie-Sandrine Lamoureux, prof de français dans un lycée de banlieue, s'interrogeait sur son rôle. Au lendemain du 13/11, elle est plus que jamais convaincue de la mission des profs : faire vivre la laïcité, tous les jours, quelle que soit la matière.

Marie Sandrine Lamoureux / Don Quichotte Editions

Marie Sandrine Lamoureux / Don Quichotte Editions

En janvier 2015, dans « Je ne capitule pas », vous vous êtes demandée “à quoi sert un prof”. Que vouliez-vous dire ?

La plupart de mes Seconde et 1ere L ne connaissaient pas Charlie Hebdo. Et ce qu’ils connaissaient leur avait été présenté par leur entourage d’une façon biaisée (“ils caricaturent le prophète”). Beaucoup étaient séduits par les théories du complot, sans comprendre ce qu’elles avaient de pernicieux. Les jeunes ne savent pas trier les sources, et sur Internet, ils tiennent presque tout ce qui arrive comme vrai. Trier les sources est un apprentissage…

J’ai donc essayé de répondre à leurs questions, même les plus “trash”, de la manière la plus objective et neutre possible. J’ai compris que ma mission était de déconstruire certaines rumeurs et arguments complotistes. L’idée était de me renseigner suffisamment pour avoir des réponses solides face à leurs arguments. J’ai notamment montré à mes élèves comment truquer facilement une image (lors d’un atelier Photoshop) ou une bande son.

Votre réponse se trouvait aussi dans le contenu des cours…

Ma vraie réponse, à plus long terme, était de faire plusieurs séquences, qui se répondent, et qui abordent les thèmes du vivre ensemble, de la laïcité, des valeurs républicaines et de la violence, mais pas de manière frontale.

Par exemple, nous avons étudié la pièce de théâtre de Ionesco, Rhinocéros, qui porte sur les processus de massification et sur la question du monstre : qu’est ce qui fait que tout à coup, on cède à une idéologie (ici, le nazisme), jusqu’à perdre sa personnalité et se transformer en rhinocéros.

Tout ce que je faisais en classe était de parler des événements, mais indirectement, à travers des textes. Le travail du prof de français, en particulier, est de se servir des textes et des arts, pour les transposer sur la réalité et le quotidien. Montrer par exemple aux élèves que Montaigne accepte l’autre dans son étrangeté, rencontre des cannibales, essaie de comprendre leurs moeurs, mais sans les excuser. J’ai aussi utilisé l’Etranger, de Camus, qui montre comment un homme bascule et tue, jusqu’à perdre une part de son humanité.

Je n’ai pas parlé de terrorisme ou d’actes de violence ; j’ai parlé de Montaigne et du cannibalisme, de Camus et de l’absurde. Le sens de l’apprentissage de la littérature est de montrer les messages portés par les auteurs. Ils traitent depuis longtemps de sujets d’actu : laïcité, vivre ensemble, égalité, fraternité.

Le rôle du prof n’est donc pas d’apprendre uniquement sa discipline ?

Exactement. En français, par exemple, tout ne se limite pas à l’apprentissage de la langue. Il existe une dimension artistique et littéraire : l’enseignant fait le lien entre les oeuvres et les élèves. La littérature est très subversive et permet de dénoncer. Le prof a un rôle de jardinier : il sème des graines, laisse pousser… Quelle que soit sa discipline, il accompagne l’élève vers l’autonomie et la citoyenneté.

En matière de vivre ensemble, tout est dans la Charte de la laïcité. Il ne s’agit pas de simplement la placarder au mur et de la coller dans les cahiers de correspondance : le prof doit la faire vivre au quotidien. Par exemple en apprenant aux jeunes à distribuer la parole, à échanger leurs points de vue et à s’écouter, dans un cadre autre que le simple cours magistral – qui à mes yeux ne fonctionne pas avec un adolescent.

Il faut faire parler les élèves, les amener à tirer leurs propres conclusions. Je leur fais lire un texte, avant de poser une question. A chacun de réfléchir, de donner son avis. Et ils comprennent des choses par eux-mêmes. 

La semaine dernière, j’ai fait lire à mes Seconde la nouvelle “Pauvre petit garçon” ! de Dino Buzzati. Elle raconte l’histoire d’un enfant exclu par ses camarades, qui en réalité n’est autre que le futur Adolf Hitler. J’avais enlevé la fin, et à mes élèves de deviner quel adulte deviendrait cet enfant. Ainsi, nous avons pu étudier ce qui fait un monstre.

"Je ne capitule pas" / Marie-Sandrine Lamoureux

« Je ne capitule pas » / Marie-Sandrine Lamoureux

Au lendemain du 13 novembre, les choses étaient-elles différentes ?

J’ai retrouvé, le lundi, les mêmes élèves (en Terminale) de L avec qui j’avais vécu les événements de janvier. Ils n’avaient pas oublié ce qui s’était passé, et ce que nous avions vu avant à travers des œuvres littéraires, autour de la laïcité, de la liberté d’expression, de la prise en compte de l’autre.

Nous n’étions pas, comme en janvier, parasités par la polémique sur les élèves qui ne voulaient pas “être Charlie”. A l’époque, certains de mes élèves s’étaient sentis stigmatisés, en tant que “jeunes beurs musulmans de banlieue”. Ils ne voulaient pas être Charlie, car ils n’étaient pas d’accord avec les dessins.

Cette fois, il était clair pour eux que tout le monde était visé. En janvier, c’était déjà le cas, mais il fallait construire tout un travail pour leur en faire prendre conscience. Désormais, ils se sentaient, eux aussi, visés.

Cette fois, les élèves étaient sonnés, dans l’incompréhension. Il n’y avait plus de “fausses excuses” à donner aux terroristes, telles que “ils étaient allés trop loin avec leurs dessins”. Les élèves qui croyaient autrefois aux théories du complot avaient appris, depuis, à croiser les sources et à adopter un regard vigilant.

Nous avons discuté, et je les ai laissé parler, librement. Nous avons parlé de la mort qui frappe au hasard, mais aussi de la vie, de l’école gratuite et laïque, des valeurs qui nous unissent. Nous avons écouté “Il faudra leur dire” de Francis Cabrel, ce qui nous a permis d’aborder le caractère instable et fragile de ces jeunes qui se sont laissés embrigader jusqu’à devenir des terroristes.

Pour éviter qu’un élève ne devienne un jour un terroriste, il n’y a pas de recette miracle, mais en ce qui me concerne, en tant que prof de français, j’utilise les textes, et uniquement les textes.

Comment l’Ecole peut-elle changer les choses ?

L’Ecole a un rôle à jouer pour faire des jeunes des citoyens. Son rôle, aujourd’hui, est de travailler autour du vivre ensemble et de la laïcité. Elle ne doit pas juste en parler, mais les transmettre et les faire vivre, notamment via la Charte de la laïcité. Les initiatives, locales, d’enseignants pour rendre les valeurs républicaines vivantes ne manquent pas. Elles devraient être relayées et dupliquées.

Par exemple, dans mon établissement, nous faisons intervenir des associations en classe pour parler de la mixité sociale, du respect de l’autre… Nous mettons aussi en valeur dans les bulletins, l’investissement des élèves dans des “projets citoyens”, au service des autres.

L’idée de “parcours citoyen” proposée dans le cadre de la réforme (tant polémique) du collège devrait aussi être sérieusement étudiée : un tel parcours permettrait de suivre le cheminement de l’élève, afin de l’amener à accomplir son rôle de citoyen. L’Ecole doit aussi être bienveillante, elle ne doit pas stigmatiser ceux qui ne réussissent pas et apprendre aux élèves qu’ils ont droit à l’erreur.

N’en demande pas-t-on trop aux enseignants et à l’Ecole ?

Il y a une tendance à tout faire reposer sur l’Ecole. Si elle a un rôle important à jouer, elle ne doit pas agir seule : la responsabilité en incombe à  la société civile, dans son ensemble. Les parents ne doivent pas se défausser d’un certain nombre de tâches sur les enseignants, et la société ne doit pas non plus stigmatiser les jeunes, une fois qu’ils sont sortis de l’école.

La société civile pourrait agir main dans la main avec les établissements et proposer par exemple à l’école de mettre en place des stages citoyens, comme il existe des stages d’observation en entreprise, en 3e.

Que faites-vous pour la semaine de la laïcité ?

Ce 9 décembre, journée de la laïcité, je n’aurai pas mes élèves en cours. Mais pour moi, cette journée a lieu toute l’année, autour de tous ces textes que je fais vivre en classe, sur le monstre, le bouc-émissaire, le vivre ensemble… L’idée n’est pas de réciter la Marseillaise, mais de parler de tout ce qui l’entoure.

L’apprentissage du vivre ensemble, de la laïcité et des valeurs est long. Il ne fonctionne pas à tous les coups. Mais il est impératif. Il faut surtout le faire vivre, à travers le sens. Cela m’intéresse moins de savoir que l’élève a vu qu’il y avait une métaphore page 6, que de savoir qu’il a compris que dans “Fanatisme”, Voltaire fait la liste de tout ce qui conduit au fanatisme.

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