APPEP : « les élèves n’ont jamais cessé d’être intéressés par la philosophie »

Prix lycéen du livre de philo, programmes scolaires, baccalauréat 2015 … Qu’en est-il de l’enseignement de la philosophie aujourd’hui ? Nicolas Franck, président de l’APPEP, nous en dit davantage sur cette discipline.

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Quels sont les projets de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public cette année ?

Le 5 décembre prochain, nous organisons un colloque sur l’enseignement du fait religieux, et son articulation avec celui de la philosophie. C’est une réflexion qui nous semble importante, dans le sillage de notre travail sur l’Enseignement moral et civique, l’EMC, auquel nous avions consacré un précédent colloque.
Nous continuons de développer des ressources en ligne sur l’EMC. Elles sont à la disposition de nos collègues de toutes les disciplines. Ils trouveront par exemple sur notre site une anthologie sur la laïcité. D’autres ressources, sur la religion et sur la tolérance notamment, seront bientôt mises en ligne.

Nous voulons aussi soutenir l’entrée dans le métier de nos jeunes collègues, qu’ils soient stagiaires, vacataires ou contractuels, car ils sont souvent abandonnés à eux-mêmes. C’est la vocation d’une association de professeurs que de mettre l’expérience des plus chevronnés au service des plus jeunes. Nous travaillons donc à la réalisation d’un numéro hors-série de notre revue, qui leur sera distribué gratuitement à la rentrée 2016. Cette Brochure d’accueil, leur présentera le métier et répondra aux préoccupations des jeunes professeurs : comment mettre les élèves au travail, quels exercices leur proposer, qu’est-ce que faire preuve d’autorité ? etc.

Et bien sûr, les régionales de l’APPEP continuent d’animer la vie philosophique dans les académies, en organisant des rencontres et des débats et en multipliant, localement, les initiatives.

L’enseignement moral et civique est rentré en vigueur à la rentrée 2015. Comment percevez-vous cette nouvelle discipline ?

Nous avons suivi de très près la confection du programme d’EMC, participé à la consultation sur le projet de programme et fait des propositions constructives pour l’améliorer. Nous avons regretté que le programme définitif soit publié si tard (fin juin), et déploré la mise en place précipitée de ce nouvel enseignement. Mais nous travaillons maintenant dans le cadre qui nous est donné.
Sur le fond, nous voulons à tout prix éviter que ce nouvel enseignement donne lieu à un catéchisme. Des valeurs ne peuvent pas être transmises comme des certitudes, qui, même si elles sont communément admises, ne doivent pas être confondues avec des faits naturels. C’est pourquoi l’EMC doit être associée à une réflexion critique. De ce point de vue, nous nous réjouissons de constater que le programme d’EMC vient prolonger celui de philosophie des classes terminales. Ainsi la réflexion sur les notions de religion, de croyance, de liberté ou d’État, au programme de philosophie, débouche naturellement sur l’étude des thèmes au programme de l’EMC (laïcité, tolérance, exercice des libertés, etc.). De même, les cours de philosophie abordent les notions de vivant, de matière et d’esprit, et plus généralement de science et de technique, ce qui permet de mieux comprendre les enjeux liés aux questions bioéthiques au programme de l’EMC.

Nous souhaitons donc que les professeurs de philosophie prennent toute leur part à ce nouvel enseignement, et considérons qu’un éclairage philosophique sera particulièrement utile aux élèves. Non seulement il évitera à l’EMC de se transformer en catéchisme, mais en retour, il leur permettra, notamment, de comprendre que la réflexion philosophique s’incarne dans des débats sur des questions contemporaines et permet d’y participer avec plus de pertinence.

Cette année l’APPEP a décidé de créer le Prix lycéen du livre de philosophie. En quoi consiste cette opération ?

livre

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Alors qu’il existe de nombreux prix auxquels les lycéens sont invités à participer, aucun ne concerne la philosophie. Nous avons donc décidé d’en créer un. Cinq livres publiés récemment sont proposés aux élèves. Ils ont l’année pour les lire, en discuter, et choisir celui qu’ils préfèrent.

Ce prix poursuit plusieurs objectifs : inciter les élèves à lire ; leur montrer que la philosophie affronte directement des questions contemporaines ; leur donner la possibilité d’organiser des discussions philosophiques. Celles-ci peuvent avoir lieu dans les lycées, avec le soutien des professeurs de philosophie ou des professeurs documentalistes, mais également sur le site du prix, puisque des forums sont ouverts pour permettre les échanges entre lecteurs. Les lycées peuvent également inviter les auteurs des livres sélectionnés à rencontrer les élèves, car ils se sont montrés enthousiastes en apprenant cette initiative.

De quelle manière est choisi le gagnant de ce Prix ?

Ce sont les lecteurs, c’est-à-dire les élèves, qui le désigneront. Un vote sera organisé en mai dans chaque lycée participant au prix, puis nous ferons l’addition des voix attribuées à chaque livre. Le Prix sera remis au lauréat en octobre 2016, lors d’une cérémonie en présence d’élèves.

Comment s’est déroulé le bac 2015 de philosophie ?

baccalauréat

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Nous pourrons cette année dresser un bilan assez fiable de son déroulement, car, cette année, l’APPEP a soumis à tous les professeurs de philosophie un questionnaire très complet sur le bac. Je me réjouis du succès qu’il a rencontré, puisque 503 collègues y ont répondu. Après dépouillement complet et analyse des réponses, nous publierons début janvier un rapport officiel sur le baccalauréat, assorti de propositions pour en améliorer l’organisation. Car les professeurs de philosophie sont très attachés à cet examen national, aboutissement du travail de l’année et garant de l’égalité républicaine.

Mais sans attendre la publication de ce rapport, trois points peuvent être relevés.

Le premier est positif : dans beaucoup d’académies, la réunion d’entente est désormais précédée de l’envoi aux correcteurs de « copies tests » scannées. Nous nous réjouissons de la généralisation de ce procédé, qui permet de réserver davantage de temps à la discussion.
Mais le deuxième point reste préoccupant. Il concerne l’insuffisance des délais de correction, qui impose une charge de 14 copies – en moyenne – à corriger par jour. Une correction sereine et équitable doit laisser le temps au correcteur de relire les copies, de les comparer, de reprendre sa notation. Nous demandons donc que l’épreuve de philosophie soit anticipée d’au moins une semaine.

Enfin, il nous est apparu que pour la majorité d’entre eux, les sujets proposés permettaient aux élèves de faire valoir le travail effectué pendant l’année. C’est évidemment un motif de satisfaction. Cela rend d’autant plus sensible le problème posé par certains d’entre eux. Ainsi deux sujets de dissertation se sont avérés trop pointus et de nature à désarçonner les candidats (« La politique échappe-t-elle à une exigence de vérité ? » en S et « Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ? » en L). Un autre, « Une œuvre d’art a-t-elle toujours un sens ? », proposé en S, était difficile à traiter pour des candidats qui n’ont pas à leur programme le langage et l’interprétation, pourtant nécessaires pour éclairer la notion de sens. Quant au texte proposé aux élèves des séries technologiques, il a scandalisé les professeurs de philosophie : outre sa difficulté excessive et des fautes grossières de ponctuation, laissant penser qu’il n’a pas été relu, une coquille dans la dernière phrase en transformait la signification et conduisait les candidats à des contresens. Nos élèves, même les plus faibles, prennent généralement au sérieux l’épreuve de philosophie. Le public lui accorde une valeur symbolique. On se souvient longtemps du sujet de philosophie que l’on a traité au bac et de la note que l’on a obtenue. Les professeurs sont évidemment très choqués par tout ce qui discrédite cette épreuve.

Les élèves sont-ils toujours intéressés par la philosophie ?

cours de collège

© Monkey Business – Fotolia

Oui, bien entendu, ils n’ont jamais cessé de l’être ! En terminale, on leur demande d’examiner des notions fondamentales telles que la liberté, la vérité, la justice, le désir, l’art, la politique, dont le traitement ne requiert pas une technicité préalable, car elles renvoient à l’expérience ordinaire des élèves. Au lieu de répéter des doctrines toutes faites à propos de ces notions, les élèves doivent apprendre à critiquer des modes de penser spontanés, pour accéder, selon les termes du programme de terminale, « à l’exercice réfléchi du jugement ». Ils apprennent donc à former des raisonnements et des pensées dont ils peuvent assumer la responsabilité. Cet apprentissage de l’autonomie est une véritable émancipation intellectuelle qui prolonge leurs acquis. Comment ne pas être intéressé par la perspective d’approfondir la maîtrise de son propre discours et de prendre part intelligemment à un dialogue libre et serein ?

Mais bien sûr, ce travail est difficile, il faut y consacrer du temps, et c’est bien souvent ce dont les élèves manquent le plus.

Quelles sont les problématiques auxquelles les professeurs de philosophie sont confrontés ?

Nous ne passons pas assez de temps avec nos élèves. La dernière réforme du lycée nous a fait perdre une heure de cours en demi-groupe en S et dans les classes de la voie technologique. Pour ces dernières, tout particulièrement, cette perte est catastrophique. Avant la réforme, les élèves bénéficiaient de cours en demi-groupe une heure par semaine. Ce dédoublement de droit a disparu. C’était pourtant un excellent dispositif qui offrait aux élèves et à leurs professeurs la sérénité nécessaire à la réflexion philosophique : tout le monde comprendra aisément qu’il est plus facile de mobiliser l’attention et la participation des élèves lorsqu’ils sont moins nombreux. Dans certains lycées, il arrive que des professeurs aient neuf classes et près de trois cents élèves. Ce sont des conditions de travail inadmissibles. Les élèves de ces professeurs malmenés suivent la voie technologique. Leurs conditions d’étude de la philosophie sont scandaleuses. Il y a là un enjeu républicain et démocratique.

 

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