Après-attentats : « les profs doivent apprendre comment éduquer leurs élèves aux émotions » (Edith Tartar Goddet, psychosociologue)

Pour Edith Tartar Goddet, psychosociologue, l'Ecole doit développer une "éducation aux émotions", en apprenant aussi aux enseignants à "trouver les mots". Au lendemain du 13/11, elle insiste sur l'importance "d'apprendre aux jeunes à vivre avec l'insécurité".

Edith Tartar Goddet est psychologue clinicienne et psychosociologue.

Edith Tartar Goddet est psychologue clinicienne et psychosociologue.

Edith Tartar Goddet est psychologue clinicienne et psychosociologue. Elle travaille notamment auprès des enseignants et des jeunes. Pour elle, plus que jamais suite aux attentats du 13 novembre, les professeurs doivent apprendre à leurs élèves que « l’inconfort fait partie de l’existence ». Interview.

Après le 13 novembre, la majorité des enseignants a adopté une pratique “psychosociale” : ils ont laissé parler leurs élèves… Cette importance donnée aux mots est-elle inédite ?

Les attentats n’ont pas transformé notre quotidien, même si l’insécurité actuelle semble inédite. La violence, les enfants l’ont déjà vue lors de la tuerie de Charlie Hebdo, ou à travers les guerres qui se produisent un peu partout.

Je constate un emballement, lié à l’intensité inhabituelle des événements violents du 13 novembre. Il nous faut pourtant essayer de prendre du recul, de regarder au-delà du temps immédiat (celui de la “sidération”), pour penser à celui qui succèdera à la “reconstruction”.

L’enseignant doit savoir mettre des mots sur ce qui s’est passé. Lors de mes récentes interventions en milieu scolaire, j’ai constaté que les enseignants ont tous parlé des attentats avec leurs élèves. Ils ont réussi, souvent, à aborder les faits, de façon à “raisonner ce qui résonne” chez l’enfant. Après le temps des émotions, ils ont transformé ces dernières en objet pédagogique.

L’école ne joue pas un nouveau rôle. Elle joue le rôle qu’elle devrait jouer en permanence. Au-delà de disciplines “figées”, les enseignants ont la responsabilité de travailler sur des contenus “vivants”, comme le vécu des enfants. L’école ne doit pas se fermer au monde. Elle doit se saisir de l’extérieur, pour éduquer aux émotions.

Pour aider ses élèves à s’exprimer, doit-on les y inciter, ou au contraire essayer de ne pas les “forcer” à parler ?

Le 14 novembre, des enseignants ont mis en place des moments de pédagogie instutionnelle, comme le “quoi de neuf”, qui consiste à inviter les enfants à parler de ce qu’ils veulent. Mais rien n’a émergé, les élèves se sont tus. Les enseignants ont fini par en parler d’eux-mêmes. Et ils se sont aperçu que les enfants avaient énormément de choses à dire, sans oser le faire.

D’autres profs ont créé des “ateliers de parole”, durant lesquels beaucoup d’enfants ont, spontanément, partagé leur ressenti. Le rôle des adultes est essentiel : ils doivent parler, aller vers les enfants plutôt qu’attendre. Quand ils parlent, ils “protègent” les enfants. Il ne s’agit pas juste pour le prof de rassurer, mais de montrer qu’il est là, à l’écoute.

Mais les enseignants ne devraient-ils pas faire attention à ne pas non plus “trop” en parler ?

Il y a dans notre pays un réel problème de communication entre les personnes. Nous ne savons pas prendre en compte nos émotions, contrairement à nos voisins européens, où depuis des années, un véritable travail sur les émotions est mené à l’école.

En France, personne ne s’intéresse aux compétences psychosociales. Cette notion se définit par la capacité d’une personne à faire face aux situations de crise et aux épreuves du quotidien, tout en gardant un bien-être physique et mental. Les événements du 13 novembre nous mettent au coeur de ces compétences. Elles permettent de trouver les bons mots, pour amener l’autre à s’exprimer – ce qui est capital pour qu’il puisse faire face à la situation. Problème, elles ne sont pas transmises aux enfants, pas plus qu’aux profs lors de leur formation initiale.

Les compétences psychosociales se transmettent par des exercices et des activités pédagogiques, au même titre que l’apprentissage de la lecture ou du calcul. Au Québec, il existe des “rituels” : le prof commence son cours en racontant une petite histoire de la vie quotidienne. Puis il demande à un enfant d’analyser ce que peut bien ressentir le héros de cette histoire, ce qui lui permet d’évoquer une émotion.

Si un enseignant ne possède pas de compétences psychosociales développées, s’il ne sait pas trouver les mots, il risque d’être débordé sur le plan émotionnel, et de transmettre ses propres émotions à travers sa communication non verbale. Ce qui est bien plus à même d’inquiéter les enfants, habitués à décoder ce que pensent les adultes. Ils est donc nécessaire pour les enseignants de savoir gérer à la fois les émotions de leurs élèves, et leurs propres sentiments.

Comme faire entrer les compétences psychosociales à l’Ecole ?

Il faut d’abord les introduire dans la formation des enseignants : pour l’instant, rien n’est fait dans les ESPE, hormis quelques ateliers animés par des spécialistes venus de l’extérieur, qui sont facultatifs et peinent à intéresser les apprentis professeurs, absorbés par leurs études didactiques. Résultat : quand ils arrivent en classe, beaucoup sont démunis.

L’actualité récente impose à l’école un changement de paradigme. L’enseignant doit réussir à transmettre des compétences psychosociales à ses élèves, autant que des compétences didactiques. Or, l’institution scolaire ne possède pas d’intervenant capable de former à la dynamique de groupe. Il existe pourtant des personnes compétentes, proches de l’école, comme la Ligue de l’Enseignement, où d’anciens enseignants forment à  la construction d’un groupe et à sa gestion.

Il est urgent pour l’école de travailler sur le vivre ensemble. Cette “éducation aux émotions” peut être menée dans n’importe quelle matière. Un professeur qui lit un récit en classe n’est pas obligé d’analyser le texte d’emblée. Il peut commencer en proposant aux enfants de réfléchir aux émotions des personnages. Cela ne prend que quelques minutes, mais l’enseignant n’ose pas, parce qu’il ne sait pas faire. Or, comment amener un enfant à s’exprimer sur ses émotions, si l’on en est incapable soi-même ?

Selon vous, l’Ecole aurait tout intérêt à créer des “lieux de parole”…

L’idée, c’est de créer des espaces, au collège surtout, dans lesquels seraient organisés des moments durant lesquels les élèves s’expriment et développent leurs compétences psychosociales. Il pourrait très bien s’agir de séances proches des “ateliers philo” en maternelle inventés par Michel Tozzi. Cet enseignant forme ses collègues de maternelle à aborder en classe des sujets universels (bonheur, mort, violence) en s’appuyant d’abord sur ce que savent les enfants. Ce genre d’atelier permet aux élèves de s’apercevoir qu’ils savent des choses, que ce qu’ils disent “parle” aux autres, et qu’ils gagnent à exprimer leurs émotions.

Les enfants ont été choqués par les attentats. Devrions-nous essayer de les préserver, ou au contraire les “habituer” à vivre dans un monde violent ?

Dans l’immédiat, l’enseignant a pour mission de leur montrer qu’il les soutient, qu’il les écoute… mais il doit aussi leur faire comprendre que ce qui s’est passé ne pourra pas être annulé, que l’inconfort fait partie de l’existence et qu’il s’agit d’une donnée à accepter.

Nous avons longtemps vécu dans un cocon confortable. Nous avons fait croire à nos enfants que nous vivions dans un monde de paix durable sans danger. C’est une illusion, l’insécurité est tangible, et nous allons devoir leur apprendre à vivre avec. Les enfants doivent accepter un certain seuil d’insécurité. Mais cela n’est possible qu’à condition de développer des compétences psychosociales.

L’apprentissage de l’inconfort commence par celui de la frustration. Les profs ont tout intérêt à expliquer à leurs élèves que dans la vie, ils sont obligés de composer avec les autres et de prendre en compte le monde extérieur.

Les élèves devraient aussi apprendre à adopter une attitude adaptée à une situation inattendue. Cela passe par une attitude vigilante, attentive à son environnement – qui permettrait à un jeune de devenir acteur de sa vie. Il saurait comment réagir en cas de problème. Il aurait un regard moins angoissé vis-à-vis de la violence qui l’entoure.

Le jeune pourrait même déjouer certains actes violents, notamment dans sa propre école – à la façon de ces “élèves relais” formés à la médiation par les pairs, dans certaines écoles ou collèges. Ainsi, il serait mieux armé pour affronter certains événements, qui constituent de véritables épreuves.

Mais cela ne dispense pas l’enseignant de tenir en classe un discours centré sur le positif, sur les belles choses – de pousser ses élèves à sortir, à se faire plaisir. Continuer à vivre est une réponse à toutes ces pulsions de mort qui nous entourent. Parler du bien, du beau, au moins une fois par jour, permet à la morosité et à la tristesse ambiante de ne pas s’installer.

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