Attentats : entre rumeurs et intox, « aiguiser l’esprit critique des élèves »

Après le 13 novembre, démonter les rumeurs et les faux est devenu l'une des préoccupations des enseignants. Yann Houry, prof de collège, a utilisé "la preuve par l'image" pour aider ses élèves à ne pas se laisser "manipuler".

Classe de Yann Houry / "Rouge : Paris en sang. Drapeau tacheté de noir : deuil. Laurier : victoire". Gabin, en 6e3.

Classe de Yann Houry / « Rouge : Paris en sang. Drapeau tacheté de noir : deuil. Laurier : victoire ». Dessin de Gabin, en 6e.

Yann Houry est professeur de français au collège de Labrit (Landes) depuis septembre. Pendant 10 ans, il a enseigné à Bar-sur-Aube, dans l’Aube, au collège Bachelard.

“J’y étais au moment des attentats de janvier dernier. Le contexte était différent, tout comme les réactions. L’affaire des caricatures avait rendu le sujet très sensible, les discussions étaient complexes, quelques élèves musulmans se sentant un peu tiraillés”, se souvient-il.

“A l’époque, tout le monde ne se sentait pas totalement concerné par ces attaques, qui visaient des journalistes, des caricaturistes… Mais avec le 13 novembre, la société entière est touchée. Il n’y a pas eu de débats épineux ou délicats”, note Yann Houry.

« Enormément d’interrogations » chez les élèves

Lundi 16 novembre, Yann Houry a fait cours à 4 classes – des 6e, des 5e et des 4e. “Ils avaient tous énormément d’interrogations”, explique l’enseignant, décrivant “de nombreuses mains levées, et beaucoup d’explications à donner”. Le prof de français a perçu chez ses élèves “une très grande gravité, et une peine qui cherchait à s’exprimer”.

"Je pense aux familles qui sont choquées" / Dessin de Enriqué, de la classe de 6e de Yann Houry.

« Je pense aux familles qui sont choquées » / Dessin de Enriqué, de la classe de 6e de Yann Houry.

Pour aborder les attentats, Yann Houry a choisi de laisser ses élèves exprimer leur ressenti, tout en “leur expliquant les faits” (à partir d’une “trame” conçue sur Power Point), puis de les laisser dessiner ou écrire sur la tragédie. “Avec les plus petites classes, il était important aussi de donner aussi quelques explications. Il fallait présenter les faits, expliquer ce qu’est le terrorisme, nuancer, corriger et informer”, note Yann Houry.

L’hiver 2014-2015, nombre de professeurs de collège avaient raconté comment certains élèves croyaient, dur comme fer, à diverses théories du complot, remettant même en cause la tuerie de Charlie Hebdo. “Ce n’est pas arrivé dans mes classes, mais j’ai entendu d’anciens élèves soutenir ces théories”, affirme l’enseignant.

Cette fois-ci, les discours complotistes ne sont plus la grande préoccupation des profs – “à ma connaissance, ceux-ci, en tout cas sur les réseaux sociaux, n’ont pas signalé de cas similaires à janvier dernier dans leurs établissements”. Suite au 13 novembre, “ce que nous devons gérer, ce sont les rumeurs, l’intox et les canulars qui circulent sur Twitter et Facebook”, explique Yann Houry.

« Comme si l’image avait valeur de preuve »

"Comment manipuler des images et leur faire dire ce que l'on veut ?", une vidéo conçue par Yann Houry après les attentats de novembre 2015.

« Comment manipuler des images et leur faire dire ce que l’on veut ? », une vidéo conçue par Yann Houry après les attentats du 13 novembre.

Le prof de français avait choisi de traiter la question des  réseaux sociaux dans le contexte des attentats en 2 étapes. “Au départ, je voulais surtout insister sur leur côté positif : création sur Twitter du hashtag #écolespourlapaix, chaîne de solidarité à travers le mot-clé #portesouvertes. Mais en parlant de quelques risques liés aux rumeurs partagées par les internautes, j’ai constaté que beaucoup de mes 6e et 4e ne me croyaient qu’à moitié quand je leur en parlais”, raconte l’enseignant.

Le 14 novembre, ses jeunes élèves ont acquiescé quand il a analysé une fausse photo montrant un Paris déserté par ses habitants (qui date en fait de 2014), puis quand il a démonté la rumeur selon laquelle un incendie survenu à Calais aurait été déclenché par un “feu de joie” allumé par des migrants.

Mais quand il leur a expliqué “que la capture d’un message de forum, présenté sur Internet comme la prédiction des attentats, était un montage, j’ai perçu un certain scepticisme”, remarque Yann Houry. Même après avoir insisté sur le caractère factice du commentaire, “rien à faire : c’était comme si l’image avait valeur de preuve. Beaucoup croyaient encore qu’il s’agissait d’un vrai avertissement ».

Comment falsifier une image

Comment convaincre ces ados hyperconnectés et habitués aux chaînes d’e-mails, “qui considèrent toute information passant sous leur nez comme vraie” ? Yann Houry a décidé de “leur démontrer, concrètement, combien il est facile de falsifier une image”. Il a réalisé une vidéo dans laquelle il modifie une page web en utilisant sa “console”, avant de “réaliser un montage plus vrai que nature”. Résultat : “je leur ai prouvé qu’il est facile de faire dire ce que l’on veut à une image”. Victoire, son auditoire est désormais convaincu.

Au delà de ce “hoax”, l’enseignant a présenté à ses élèves quelques outils permettant de vérifier une information (ici, une photo) en la recoupant, en vérifiant sa provenance et en croisant les sources. Et le professeur de déplorer le fait que “bien des collègues se focalisent sur Wikipédia, présentée comme ‘le mal’, mais n’insistent pas assez sur la méfiance à conserver face à une image, qui peut être truquée”. Après cette déferlante de rumeurs et de hoax, Yann Houry (qui aime à citer Umberto Eco, auteur du Pendule de Foucault et de La Guerre du Faux), réaffirme l’importance de l’un des rôles de l’enseignant : “aider les élèves à faire preuve d’un certain sens critique face à l’information”.

Il note : “les faux ont toujours existé, tout comme les théories du complot, car ils fascinent un public en quête de sens, ou friand d’ésoterisme – mais les nouvelles technologies facilitent grandement leur fabrication et leur propagation. Il est encore plus facile de se faire manipuler”.

Yann Houry est désormais retourné avec ses élèves « à une activité normale ». Mais il compte bien mettre en place plusieurs séances, plus tard, où il utilisera la littérature pour parler des faux et des rumeurs.

Pour concevoir son plan de séance, “un peu dans l’urgence et dans mon coin, faute de temps”, le professeur de français a “collecté énormément d’informations et d’idées sur Twitter”, où de nombreux enseignants ont partagé leurs ressources et leurs projets d’intervention. “Ce réseau social est une vaste salle des profs ! “, lance Yann Houry, qui avoue “ne pas avoir beaucoup consulté les documents d’Eduscol dédiées à la déconstruction de la désinformation”, préférant Twitter, “qui est un outil plus réactif et qui constitue une mine d’infos”.

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