Après 13 novembre : “l’enseignant doit réinventer et réincarner le lien républicain” (Ange Ansour, CRI)

Pour Ange Ansour, enseignante et chercheuse associée au Centre de Recherches Interdisciplinaires - Paris Descartes, l’école doit être “réinventée” au lendemain des attentats du 13/11. L’enseignant doit “incarner à nouveau le lien républicain”.

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Ange Ansour, prof des écoles et chercheuse au CRI

Après les attentats du 13 novembre, le rôle de l’enseignant a-t-il changé ?

Les événements de janvier 2015 étaient un électrochoc… mais sans commune mesure avec ceux du 13 novembre. Depuis 4 jours, le rôle de l’enseignant comme défenseur des valeurs républicaines revient en force.

Pendant plusieurs décennies, les profs ont rangé au placard leur antique mission de “hussards noirs de la République” – pendant longtemps, ils ont fait de l’éducation morale, ou de l’instruction civique, mais sans incarner l’Ecole républicaine. Un défi se pose à l’enseignant : réactiver et reprendre son rôle de défenseur de la laïcité et du vivre ensemble.

Aujourd’hui, par la force des choses, les profs accompagnent et écoutent les élèves. Ils leur parlent et recréent du lien républicain. Ils réapprennent ce qu’ils ont un peu oublié – par exemple en disant aux élèves de ne pas avoir peur, d’aimer la liberté, d’être solidaires.

Sous la contrainte, les enseignants redécouvrent leur mission républicaine. Elle est primordiale, notamment auprès des 13-18 ans. Ces jeunes hyper-connectés font face à une situation inédite : contrairement à leurs parents, ils sont confrontés à la violence au coin de la rue. En l’espace de 11 mois, ces élèves, qui s’éveillent à peine à la conscience politique, ont subi 2 événements violents. Ils ne bénéficieront pas de la part d’innocence que leurs parents ou leurs grands-parents ont eue.

Cette nouvelle génération est blessée, en quête de sens. Les ados cherchent des réponses à leurs interrogations et à leurs peurs. L’enseignant doit les rassurer et les éveiller à la pensée critique. Il doit leur apprendre à décortiquer puis à comprendre le sens des notions qui gravitent autour d’eux – par exemple le mot “guerre” utilisé par François Hollande. Au lendemain des attentats, le professeur doit protéger, aiguiller et rassurer. Il doit aider à déconstruire certains discours, lutter contre l’amalgame. Il est urgent pour l’enseignant de réincarner à nouveau le lien républicain.

Comment les enseignants peuvent-ils se saisir, concrètement, de ce rôle ?

Il n’y a pas de recette magique, mais le professeur a tout intérêt à favoriser davantage la créativité, la curiosité et la pensée critique de ses élèves – qui permettront à ces derniers de ne pas accepter aussi facilement le prêt-à-penser. Il faudrait aussi, dans cette optique, revaloriser l’apport des sciences humaines.

Dans un monde où l’information circule vite, l’enseignant doit en outre aider le jeune à maîtriser les pratiques numériques, plutôt qu’à les subir. Il doit lui apprendre la valeur d’un commentaire, d’une source primaire ou secondaire. Ces derniers jours, les élèves ont été abreuvés d’informations et de rumeurs. Il appartient au prof de les aider à questionner, à recontextualiser les discours, à analyser les images et à démêler le vrai du faux – quelle que soit la discipline qu’il enseigne. Le rapport au savoir est émancipateur. Quand un élève fait de l’anglais ou des maths, il acquiert des formes de rationnalités, qui participent à son apprentissage de la citoyenneté.

Dans un tel contexte de violences, l’école est-elle un sanctuaire ?

L’école est un espace sécurisé, calme, où la parole peut se libérer, pour évacuer les tensions. Les élèves veulent s’exprimer, entre camarades. Certains parlent des attentats en famille, mais cela ne sera jamais aussi fort que le fait d’en discuter entre pairs. En même temps, les élèves ont besoin d’une certaine continuité : après avoir parlé, il faut que les apprentissages reprennent, sous peine de céder à la peur.

Certains enseignants ont démarré la journée du 16 novembre en parlant tout de suite des attentats, sous l’impulsion de leur classe. D’autres ont choisi de proposer à leurs élèves une activité scolaire classique, et d’attendre qu’ils réclament d’eux-mêmes le débat. L’enseignant doit respecter le désir de l’élève, qui peut très bien ne pas avoir envie d’en parler. L’idée est d’accueillir la parole, plutôt que de la susciter, puis de répondre aux interrogations.

L’école n’est pas un sanctuaire dans son sens littéral : en entrant dans la salle de classe, l’élève n’oublie pas tout ce qui se passe à l’extérieur. C’est plutôt un sanctuaire de confiance : dans cet endroit où l’on est censé accueillir les émotions et la parole pour en faire sens, l’élève doit se sentir en confiance avec son enseignant. Ce sentiment l’apaise et lui permet de dépasser ses préjugés, pour apprendre à utiliser les armes (les valeurs) qu’on lui transmet.

J’ai grandi à Beyrouth, au Liban, dans un pays en guerre. L’école était pour moi un refuge, un endroit du bonheur, une bouffée d’oxygène… Nous n’y parlions jamais de la violence, car elle était quotidienne – et c’est pour cela que mes camarades et moi étions très heureux de nous y rendre. En France, c’est l’inverse : pas question de séparer l’école et la société, il faut plutôt aider l’élève à construire du sens.

Aujourd’hui, les regards sont braqués sur les profs. Mais n’attendons-nous pas trop d’eux ?

En France, un contrat clair a été passé entre la Nation et son Ecole. Sa mission originelle est d’instruire, mais aussi d’éduquer aux valeurs de la République. Les enseignants aujourd’hui sont amnésiques, ils ont oublié l’histoire de l’Ecole. Autrefois, elle était aussi là pour apprendre aux élèves la signification de la République. Aujourd’hui, nous avons un peu oublié ce lien.

Certains se déchargent un peu trop sur l’Ecole au moindre petit problème. Mais cette dernière est à la fois mère et fille de la société – c’est la caisse de résonance de tous nos problèmes. Nous, enseignants, avons dans ce contexte la responsabilité de rappeler aux jeunes que les valeurs républicaines (laïcité, liberté, solidarité) sont émancipatrices, tout comme le savoir. Et cela peut passer par des choses très banales, comme un jeu coopératif, ou la visite d’un lieu faisant partie de notre patrimoine culturel.

Devrions-nous améliorer la formation des enseignants face aux situations de crise ?

Certes, les professeurs ne sont pas formés à tous les problèmes émergents de la société. Certains ont besoin d’outils pour mieux faire face à une situation difficile. Des ressources existent. Beaucoup d’enseignants se rendent sur les réseaux sociaux pour partager des contenus et des astuces. Eduscol propose du reste un catalogue très complet autour des valeurs républicaines et de l’accueil de la parole de l’élève.

Mais certaines choses ne s’apprennent pas ! Imaginons que survienne un nouvel attentat, en plein milieu de la journée : l’enseignant ira-t-il sur Eduscol pour savoir ce qu’il doit faire ? Il existe une professionnalité, une déontologie enseignante qui permet de garder son sang-froid en cas de crise. Et même celui qui sera le moins sûr de lui-même, saura toujours rassurer ses élèves et trouver les bons mots. Dans le feu de l’action, le professeur assure son rôle – et s’il doit craquer, il attendra d’être rentré chez lui. Peut-être devrions nous mieux former les enseignants à faire face à des cas de force majeure. Mais jusqu’ici, en avions-nous vraiment besoin ? Les enseignants peuvent très bien douter, mais cela ne les empêchera jamais d’exercer leur métier.

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