Charles Hadji : « L’évaluation peut être la meilleure ou la pire des choses »

Spécialiste de l'évaluation scolaire, Charles Hadji revient avec un nouveau livre : "L'évaluation à l'école". Entretien autour d'une matière qui ne cesse de faire débat.

Charles Hadji

Charles Hadji

L’évaluation est un phénomène qui a concerné, tôt ou tard, tous les individus. Pourquoi lui avoir consacré un livre ?

Ce n’est pas le premier livre que je consacre à cette matière, mais déjà le quatrième !  L’évaluation m’a toujours intéressé parce que j’ai été élève, et que j’ai constamment été évalué. C’est ce qui m’a permis d’exercer le métier de professeur des universités, après de nombreux concours. Et j’ai donc considéré que l’évaluation était une activité fondamentale  dans le domaine des actions pédagogiques. Je m’y suis intéressé du point de vue de l’action, et aussi de la recherche, car c’est un champ de recherche à côté duquel on ne peut pas passer quand il s’agit d’enseignement, d’apprentissage et de pédagogie.

À quoi sert concrètement l’évaluation ?

Elle sert à formuler un jugement d’acceptabilité. Cela m’a conduit à identifier des formes d’évaluation qui correspondent à une fonction centrale. Par exemple, l’évaluation sert beaucoup trop à sélectionner à l’école, c’est l’usage dominant. C’est excessif, car ce n’est pas le seul usage, il y en a beaucoup d’autres. Par exemple, elle peut servir à essayer de voir exactement où en est un élève dans un apprentissage précis, pour l’aider à mieux effectuer cet apprentissage. Ce serait une fonction diagnostic, pour voir exactement où en est l’élève, pour qu’il puisse se développer et réussir à mieux apprendre. J’explique dans mon livre que l’évaluation a 6 grands usages, mais il ne faut jamais oublier son usage principal : faire le point dans une démarche d’action pour essayer d’optimiser cette démarche.

L’évaluation est un sujet récurrent de l’actualité éducative. Selon vous, pourquoi ce sujet fait-il toujours débat ?

Pour deux raisons, la première étant que l’évaluation est une exigence sociale. Tant qu’il y aura des élèves, il y aura de l’évaluation, donc le problème est permanent. La deuxième grande raison est que l’évaluation est un problème à forte « densité » sociale. On s’y intéresse aujourd’hui car on se rend compte que l’action éducative n’atteint pas le niveau de réussite qui serait souhaitable dans un pays développé tel que le nôtre, comme le montrent par exemple les enquêtes PISA. On dit que c’est améliorable, que les résultats ne sont pas à la hauteur… La question de savoir comment on « mesure » les progrès des élèves se pose alors d’une façon très forte. On constate qu’aujourd’hui, l’évaluation sert essentiellement à classer pour sélectionner. C’est un usage privilégié, qui fait problème, entre autres, aux yeux de ceux pour qui l’enjeu du système scolaire est la réussite de tous les élèves. Et cela finit par se transformer en véritable guerre de religion, entre les « rigoureux » et les « bienveillants ». Ces derniers pensent qu’il faudrait faire de l’évaluation un outil de cette réussite, et c’est autour de cette question de l’usage dominant que se cristallisent les oppositions.

"L'évaluation à l'école" éditions Nathan - 7,50€

L’évaluation à l’école – Nathan – 7,50€

Le sous-titre de votre livre est «  pour la réussite de tous les élèves ». Pensez-vous que l’évaluation telle qu’elle est appréhendée actuellement permet cette réussite de tous ?

Il ne faudrait quand même pas s’illusionner sur les pouvoirs de l’évaluation : elle n’est pas à elle seule capable de faire réussir ou de faire échouer, cela dépend d’autres facteurs. Cependant, l’évaluation peut contribuer à la réussite ou à l’échec des élèves.

Elle contribue à l’échec lorsqu’elle se présente sous la forme de « couperet » et se traduit par une stigmatisation des mauvais élèves, qui risquent d’être enfermés dans leur échec. Mais inversement, elle peut devenir un facteur de réussite quand elle devient un moyen mis au service de l’apprentissage, quand elle sert à éclairer les élèves sur ce qu’ils sont en train de faire. Je conclus cet ouvrage en disant que l’évaluation peut être la meilleure ou la pire des choses. Elle peut être un facteur aggravant pour l’échec, et un facteur encourageant pour la réussite.

À quelles conditions l’évaluation peut-elle être un facteur de réussite ?

Premièrement, en revenant à ce qu’est fondamentalement l’évaluation : un outil de pilotage. Si l’évaluation ne sert pas à optimiser la conduite d’enseignant et d’apprenant, elle ne sert pas à grand-chose. Deuxièmement, on peut évoquer des pistes concrètes, comme construire des grilles de lectures analytiques des prestations des élèves. Cela permet de comprendre que la note n’est pas véritablement un outil d’évaluation, mais une façon de traduire un travail évaluatif qui s’est fait en amont. Après avoir effectué ce travail, on dit combien cela « vaut », en expliquant ce dont l’élève est capable. L’essentiel, c’est de pouvoir observer une prestation de façon intelligente, avec une sorte de grille qui permette d’analyser, de distinguer des lignes de lectures, sur lesquelles l’élève peut progresser. Par exemple, Olivier Barbarant a notamment montré qu’une dictée peut être évaluée de façon à comptabiliser autant les réussites que les erreurs.

Une seconde piste serait de créer une évaluation « libre de peur ». Avoir à faire ses preuves est déjà une situation stressante, alors si en plus on rajoute de la peur en introduisant une évaluation couperet, on ne met pas les élèves dans les bonnes conditions. L’élaboration de bulletins scolaires réellement informatifs serait également une piste concrète permettant aux élèves de progresser.

Najat Vallaud-Belkacem a annoncé en septembre dernier une suppression des notes à l’école primaire. Pensez-vous que cette réforme aille dans la bonne direction ?

Elle n’a pas vraiment proposé de supprimer les notes. Elle l’a envisagé, puis il y a eu une telle levée de boucliers que finalement le choix a été laissé aux enseignants. Actuellement, pratiquement 70% des enseignants de l’école élémentaire ne mettent pas de notes : ce n’est donc plus le fait dominant. Mais la question demeure : « Faut-il supprimer les notes ? ». Je réponds : « Ce n’est pas la question importante ». Si on ne peut pas se libérer de l’addiction à la note, on pourra toujours en mettre. L’essentiel est de se doter d’outils qui permettent de faire une observation analytique des apprentissages des élèves, de façon à les aider. Que l’on mette des notes ou pas, c’est secondaire.

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