Hervé Defalvard : « Une autre économie existe »

A l'occasion de la sortie de son livre "La Révolution de l'économie en 10 leçons", le professeur Hervé Defalvard évoque l'économie actuelle et ses alternatives, sans oublier le rôle de l'éducation dans cette matière.

Hervé Defalvard © E.Heberer

Hervé Defalvard © E.Heberer

Pouvez-vous décrire votre parcours ?

Après mon doctorat en économie à l’université de Nanterre en 1990, je suis devenu Maître de conférences à l’université de Cergy puis de Paris Est Marne la Vallée où je suis actuellement responsable de la chaire d’économie sociale et solidaire, et de ses deux formations : une licence professionnelle et un master. Mes enseignements et travaux de recherche ont porté sur l’histoire du marché, la microéconomie, la réduction du temps de travail et, aujourd’hui, sur l’économie sociale et solidaire.

Dans votre livre, vous renversez de nombreuses idées reçues concernant l’économie. D’où est venue votre démarche « révolutionnaire » ?

D’abord, de ma vision historique de l’économie et de ses théories, qui montre que de nombreuses voies sont possibles alors qu’une vision dominante aujourd’hui nous enferme dans une seule pensée et un seul modèle : le néolibéralisme. Ensuite, les partenariats que nous développons avec de nombreuses organisations de l’économie sociale et solidaire (ESS) nous montrent concrètement qu’une autre économie existe. Nous développons ces partenariats aussi bien dans le cadre de nos formations professionnalisantes, via l’apprentissage par exemple, que dans le cadre de recherches appliquées comme celle que nous venons de conclure sur la place des acteurs de l’ESS dans le secteur du réemploi et du recyclage en Ile-de-France. La loi relative à l’ESS du 31 juillet 2014 a ouvert les portes de la reconnaissance de cette autre économie. Mon livre relève le défi d’en élaborer le modèle économique, ce qui suppose d’opérer une révolution copernicienne, dans l’ordre des idées : elle consiste à placer au centre de l’économie les valeurs et pratiques de solidarité et de durabilité des territoires et de concevoir le marché et l’Etat dans cette nouvelle orbite.

Vous dénoncez dans votre ouvrage une économie scientiste. Selon vous, l’économie doit-elle être considérée comme une science à part ?

En effet, alors que le libéralisme des origines abritait une éthique rattachant la liberté de l’homme à une conception divine de celui-ci, le néolibéralisme est un scientisme dont la conception de la liberté qu’il propose se fonde sur la science : l’homme de la théorie des jeux a une absolue liberté de choisir la stratégie qui maximise son gain, indépendamment de tout le reste. Pour cela, la théorie l’a même doté d’anticipations rationnelles ; c’est lui désormais qui devine l’avenir. L’économie fait partie des sciences humaines alors que sa pensée dominante la fait passer du côté des sciences naturelles, avec des lois naturelles, celles du marché. Son objet est de nature morale et politique. Mais ce mouvement qui fait échapper l’économie à sa dimension morale et politique ne se produit pas que du côté des théories, il se produit tous les jours dans de nombreuses entreprises dont les personnels vivent ce sort malheureux de n’être plus que des chiffres.

Pensez-vous qu’il est nécessaire de changer la manière d’enseigner l’économie au lycée et à l’université ?

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La Révolution de l’économie en 10 leçons – Les Éditions de l’Atelier – 20€

Ces dernières années, une évolution de l’enseignement de l’économie s’est produite dans les programmes au lycée qui a malheureusement conduit à copier celui de l’université où règne un enseignement monolithique. Cet enseignement a fait l’objet d’une critique par les étudiants des écoles normales supérieures qui ont dénoncé son « autisme », sa perte de contact avec les réalités humaines. Il est urgent de retrouver le pluralisme dans l’enseignement de l’économie, de sortir du slogan néolibéral : il n’y a pas d’alternative. Dans ce pluralisme, l’enseignement de l’économie sociale et solidaire doit pouvoir trouver sa place alors qu’elle est largement ignorée aujourd’hui. Les réalités et les idées économiques sont diverses, les élèves et étudiants doivent pouvoir les découvrir et se forger un regard critique à leur sujet.

Vous parlez dans votre livre d’une troisième voie. Comme définissez-vous l’économie sociale et solidaire ?

La définition usuelle de l’ESS l’associe à l’ensemble des mutuelles, des coopératives, des associations et des fondations. Cette définition a pour elle l’avantage de la mesure mais elle a le défaut de la réduire à des statuts. La loi relative à l’ESS a élargi son périmètre en proposant une définition inclusive comprenant tout mode d’entreprendre dont le profit n’est pas le seul objectif, ayant une gouvernance démocratique et une lucrativité limité. Elle a même ajouté une dimension complémentaire, que je trouve décisive, faisant de l’ESS un mode de développement économique dont le lieu naturel d’expression sont les territoires basés sur une économie de proximité, les circuits courts, l’épargne solidaire, l’habitat participatif, les services à la personne, le réemploi et le recyclage des déchets, les monnaies locales… Sur les territoires, dans ce que la loi appelle les pôles territoriaux de coopération économique, l’économie sociale et solidaire ne s’oppose ni au marché, ni à l’Etat. Au contraire, ces pôles regroupent des artisans, des TPE ou PME, des collectivités territoriales en sont membres. À travers ces coopérations, l’économie sociale et solidaire est alors le moteur de la transition écologique et sociale nécessaire pour sortir de la crise profonde que traversent nos sociétés.

L’éducation a-t-elle un rôle à jouer dans cette « révolution » de l’économie ?

Depuis son origine au XIXe siècle, l’ESS a toujours comporté une dimension éducative, prenant la forme d’une éducation à la coopération et à l’émancipation car ni l’une ni l’autre ne sont innées. Toutes les éthiques et spiritualités du monde le savent d’ailleurs. Aujourd’hui les nouvelles technologies de l’information et de la communication peuvent être un formidable allié de cette éducation au partage, pensons à Wikipédia par exemple. A notre petite échelle, nous sommes en train de créer sur notre campus de la Cité Descartes une coopérative nommée Coop’à-prendre qui par l’exemple – qui en est le meilleur vecteur – proposera aux étudiants une éducation pratique à la coopération.

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