Pierre Rabhi : « L’école devrait reconnecter l’enfant à la nature »

Agriculteur, écrivain et penseur, pionnier de l'agroécologie, Pierre Rabhi rêve d’une école en rupture avec le système libéral. Entretien.

Pierre Rabhi

Pierre Rabhi à Monchamps Crédit photo (c) Patrick Lazic

La France accueille la COP21. En espérez-vous quelque chose ?

Je ne peux qu’être reconnaissant aux âmes sincères qui s’investissent pour tenter de donner la place que mérite cette problématique du réchauffement climatique dans le débat public. Mais je constate que nous sommes déjà à la 21e édition de ces rencontres et je n’ai pas l’impression que des décisions à la mesure des enjeux aient été prises. Je crains aussi que la régularité de ces grands rendez-vous laisse croire, dans l’opinion collective, qu’on s’occupe du problème” et que l’on peut donc tous dormir tranquille ce qui est, bien sûr, faux.

Vous appelez à une  révolution du regard que l’humanité porte sur elle-même. Quel devrait être le rôle de l’école dans celle-ci ?

Si l’être humain ne change pas lui-même, il ne pourra changer durablement le monde dont il est le responsable. Cette aspiration devrait commencer par une modification radicale de la manière dont on éduque nos enfants. D’abord en encourageant la coopération et la solidarité plutôt que la compétition, comme c’est bien trop souvent le cas à l’école. Ensuite, en sensibilisant bien davantage l’enfant à la nature notamment en lui rappelant sans cesse que c’est à elle qu’il doit la vie. Cela n’a rien d’anecdotique : je constate à quel point les jeunes générations passent de plus en plus de temps devant toutes sortes d’écrans. Ils y sont même plongés de plus en plus tôt dans leurs existences. Cela ne sera d’ailleurs pas sans conséquence sur le développement et le fonctionnement de leur cerveau. Plongés dans un monde virtuel, ils sont plus que jamais « hors sol », éloignés de la réalité vivante. Or connaître celle-ci est le premier pas indispensable pour la respecter et la protéger. L’école devrait reconnecter l’enfant à la nature.

Votre fille a enseigné puis a créé une école Montessori. Y jouez-vous un rôle ?

Non pas directement, mais le Hameau des Buis, dans lequel est intégrée l’école, est inspiré du mouvement des « Oasis en tous lieux » dont je suis à l’initiative. (NDLR Ce mouvement se présente comme « une proposition alternative de mode de vie » basée sur l’autonomie, le partage de savoir-faire et la mutualisation de certains biens comme les voitures, l’électroménager, l’outillage…). Je crois aussi que ma fille a reçu par « infiltration » ma posture personnelle concernant notre éducation. Il se trouve que je suis en total désaccord avec la philosophie qui sous-tend l’enseignement. Notre école conditionne les enfants à devenir des adultes adaptés au système. Elle les façonne pour un monde de compétition, qui malheureusement est, en effet, le nôtre. Mais ce faisant, elle oublie bien trop souvent tout ce qui est relatif à la vie non productiviste. Les écoles sont devenues des manufactures dans lesquelles l’enfant est préparé à devenir ce fameux homo economicus qui est à l’origine des maux de la Terre.

C’est un constat que vous avez fait lorsque votre fille était à l’école ?

Pierre Rabhi

Pierre Rabhi à Monchamps Crédit photo (c) Patrick Lazic

Non, cela date d’il y a bien plus longtemps ! Cette manière de faire entrer les enfants dans ce moule, je l’ai ressentie lorsque j’étais moi-même écolier. À l’époque déjà, nous étions « stimulés » autour d’un programme préétabli et dans lequel chaque enfant était mis en devoir de se couler. C’est toujours vrai aujourd’hui et ce ne sont pas les quelques heures dispensées sur la morale qui peuvent changer les choses.

Évidemment, je n’étais pas un bon élève car j’avais l’impression que tout ce qu’on me demandait était de devenir conforme au programme et à ce système basé sur la performance. Je m’ennuyais à mourir à l’école car on y parlait de tout… sauf de moi ! J’ai eu difficilement mon certificat d’études qui reste encore aujourd’hui le seul diplôme que je pourrais exhumer si on me le demandait.

Quel rôle devrait avoir l’école dans l’éveil des consciences que vous espérez ?

J’aspire à des écoles qui, bien sûr, prodigueraient l’enseignement conventionnel, mais qui, aussi, disposeraient d’un jardin où les enfants pourraient se relier au vivant en cultivant par eux-mêmes, en observant la nature et ses miracles permanents. J’aimerais aussi que chaque établissement dispose d’un atelier de travaux manuels, atelier qui ne contiendrait aucun outil perfectionné afin que ces jeunes découvrent le potentiel extraordinaire de leurs mains.

Changer l’école me semble essentiel pour envisager la construction d’un futur pour l’humanité, même si cela ne pourra pas nous dédouaner de ce que j’appelle la puissance de la modération. La croissance économique n’est pas un projet viable de société ni l’unique levier capable de nous apporter la prospérité. La surexploitation des ressources naturelles nous mène tout droit à des impasses sociales et écologiques. Cela a-t-il du sens de naître uniquement pour consommer et produire ? Cela a-t-il du sens de n’être qu’un rouage d’une machine économique infernale qui, comme un alambic produit des dollars concentrés dans les mains d’une minorité d’humains au détriment de tout le reste ?

L’école a donc un rôle majeur, celui d’ouvrir les jeunes sur le vivant. Alors ils seront mieux armés pour comprendre qu’il nous faut en finir avec nos attitudes pillardes et prédatrices, en finir avec notre boulimie de biens.

6 commentaires sur "Pierre Rabhi : « L’école devrait reconnecter l’enfant à la nature »"

  1. Billière-George  6 novembre 2015 à 13 h 58 min

    Dommage que P. Rahbi confonde l’institution scolaire qui va certes à vau l’au avec le corps des enseignants dont la pratique dans leur classe le plus souvent -Cf. leurs différents blogs et de vrais contacts avec eux – est ouverte sur ces questions de partage de connaissances et pratiques, de connexion avec la nature, d’ouverture sur la vie quotidienne…
    Dommage que P. Rahbi associe sa voix par ailleurs fertile à tous ces fauteurs de désespérance qui tape sur l’école à bras raccourcis, une école, on le voit à travers nos enfants, qui est tout de même génératrice le plus souvent de belles vies.Signaler un abus

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  2. Carine  12 novembre 2015 à 19 h 42 min

    interview très intéressante. désirer vivre une reconnexion à la nature m’a amenée à choisir de vivre à la campagne et de pratiquer l’instruction en famille. et si le respect de notre Mère Terre était intimement entrelacé au respect de l’Enfant ?… Signaler un abus

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  3. gilles  20 novembre 2015 à 21 h 43 min

    plus de trente ans d’enseignement à répéter la même chose, où sont les sciences naturelles?
    nous ne formons ou déformons qu’un ensemble d’élèves qui doivent tous être identiques alors qu’en troisième on leur montre qu’ils sont tous différents (programme de génétique) ne se doivent que rester à leur place (position sociale, l’ascenseur étant resté bloqué) les élites aujourd’hui étant assez nombreuses pour s’auto-reproduire. Merci de vous faire entendre de temps en temps Mr RABHI, n’en déplaise à ceux qui n’ont pas compris l’ensemble de vos écrits et surtout vos actions.Signaler un abus

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  4. katia  26 février 2016 à 16 h 45 min

    je suis entièrement d’accord avec le discour de Mr RABHI.
    l’enseignement « de la maternelle à l’université » a sa part de responsabilité dans cette trajédie qui risque d’arriver si nos consciences ne s’éveillent pas.
    Je confirme qu’on formate les enfants à devenir de bons petits consommateurs, qui ne seront jamais satisfait tant on crée encore plus de besoins souvent inutiles.
    et oui, malheureusement, on est encouragé à dominer l’autre, le dépasser et au passage, ceux qui veulent écraser. tout cela au nom de la compétitivité!
    on monte les enfants l’un contre l’autre et de fait les parents les uns contre les autres.
    On y instaure un climat de méfiance, de défiance.
    on marginalise ceux qui ne rentrent dans aucune case.
    Voilà ceux à quoi l’école participe, à la disparaition de toutes les valeurs morales entre autre la solidarité et le partage.
    Donc oui, il est temps de réformer l’école, qu’elle devienne le lieux où on s’accepte tel qu’on est et qu’on ne juge pas.Signaler un abus

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  5. Principal  8 août 2016 à 11 h 07 min

    On est maintenant dans une société où chacun, du moment qu’il bénéficie d’une petite aura médiatique, est sollicité pour s’exprimer sur le moindre sujet. P. Rhabi nous débite ici des propos convenus à l’image du reste de ses positions gentillettes et ridicules sur le monde contemporain. Pourtant les forts soupçons sectaires qui pèsent sur les écoles Steiner et l’ « anthroposophie » dont P.Rhabi est un ardent partisan devraient faire réfléchir la rédaction de VNI : faible taux de vaccinations, niveau académique défaillant, enseignement doctrinaire, retard d’acquisitions… Sa critique sur les contraintes normatives que notre école imposerait violemment à la jeunesse est donc plutôt malvenue de la part d’un adepte d’une pédagogie, non pas de libération, mais bien davantage d’endoctrinement.
    Cf. Rapport Miviludes 2015Signaler un abus

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