Eric Karsenti, médaille d’or du CNRS : « l’enseignement de la science à l’école est très sec »

Eric Karsenti vient de recevoir la médaille d'or du CNRS. Elle récompense un(e) chercheur(se) qui a contribué de manière exceptionnelle au rayonnement de la recherche française. Entretien.

Eric Karsenti

Eric Karsenti
Crédit photo : F.Latreille/Tara Expéditions

Spécialiste de la biologie moléculaire de la cellule, vous êtes aussi connu comme directeur scientifique de Tara, cette goélette océanographique qui parcourt les mers pour cartographier planctons et coraux. Cette médaille d’or va-t-elle changer quelque chose à votre vie professionnelle ?

J’en suis très fier mais, non, cette distinction ne va pas changer grand-chose à mon activité ! Aujourd’hui ma vie professionnelle consiste surtout à participer à la coordination des travaux scientifiques issus de Tara Océans, expédition lancée en septembre 2009 et qui, jusqu’en 2013, a cartographié la biodiversité des organismes planctoniques. L’aventure continue aujourd’hui encore avec Tara Expéditions et le bateau va repartir en mai 2016 dans le Pacifique. Je n’en suis plus le directeur scientifique, mais je continue à intervenir comme conseiller. Dans ce cadre, la médaille d’or du CNRS peut nous aider à trouver des fonds pour ces expéditions ; nous sommes devenus un peu plus… respectables (rires) !

Le vrai bonus, c’est le coup de projecteur médiatique que cela donne à nos actions. Cela nous permet de faire passer des informations sur la science à un large public.

Tara Océans fut d’ailleurs imaginé, initialement, comme une expédition dédiée à l’éducation et à l’information, n’est-ce pas?

Oui, au départ, l’ambition était avant tout de faire de la communication scientifique. C’est en lisant le « Voyage du Beagle » de Charles Darwin que j’ai eu, avec d’autres, l’envie de faire une expédition sur ce modèle. Notre idée était de réaliser des vidéos de vulgarisation scientifique sur la biologie du développement, là même où Darwin avait fait des découvertes intéressantes. Mais cette partie du projet s’est révélée compliquée à mettre en place alors que la dimension scientifique a pris très vite une envergure considérable… bien plus que je ne l’imaginais au départ ! Les médias ont d’ailleurs bien relayé les expéditions du bateau, ce qui est un grand motif de satisfaction, car diffuser ces connaissances me tient à cœur depuis toujours. Le grand public connaît très mal ce qui se fait en matière de recherche fondamentale. Je le regrette, bien que j’aie parfaitement conscience qu’il n’est pas toujours simple de faire passer ces notions souvent très techniques. C’est pour cela que l’expédition en bateau est un superbe vecteur pour diffuser l’information : elle convoque bien davantage les imaginaires de chacun que la présentation d’un travail de laboratoire.

Justement, votre médaille d’or récompense l’ensemble de votre carrière qui fut essentiellement consacrée aux mécanismes cellulaires. Expliquez-nous quels furent vos objets de recherches.

J’ai travaillé sur la régulation du cycle cellulaire, c’est-à-dire les mécanismes permettant aux cellules de se diviser. C’est la mitose et cela arrive en permanence, car c’est la base du renouvellement des tissus. Avec mes équipes, j’ai mis en évidence le rôle des chromosomes dans l’assemblage des microtubules, des petits tubes protéiques qui forment une partie du squelette de la cellule et qui sont indispensables à la mitose. J’ai aussi travaillé à comprendre l’émergence des fonctions complexes sur les cellules, autrement dit, comment on passe d’une échelle moléculaire à une échelle macroscopique.

Ce qui relie les deux aspects de mon parcours, c’est que, dans les labos comme sur le bateau, j’ai fait travailler ensemble des gens de disciplines différentes. Dans le cas de mes travaux sur la cellule, ce furent des physiciens, des statisticiens, mais aussi des spécialistes de l’imagerie, etc.

La plupart des Français ont très peu de connaissances scientifiques comparées à d’autres matières (art, histoire, littérature, économie), comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai et les gens ont aussi une vision très aride de la science. Il faut dire que l’enseignement de la science à l’école est très structuré, très sec, désincarné. Du coup, beaucoup d’enfants – et d’adultes ensuite – perçoivent les matières scientifiques comme quelque chose de complexe, qui leur fait peur et qu’il vaut mieux laisser aux spécialistes. Je suis évidemment en total désaccord avec ça. Selon moi, les gens qui font de la recherche fondamentale sont avant tout des gens très curieux, qui ont envie de comprendre comment fonctionne la vie, l’univers. Et ça, je pense que c’est le cas de beaucoup de monde. Mais il est vrai qu’en France, nous n’avons pas pour tradition de rendre l’activité scientifique et ses résultats attractifs.

Quel rôle a joué l’école dans votre parcours, a-t-elle été le déclencheur de votre passion ?

Non, pas le déclencheur. Depuis mon plus jeune âge, je me suis posé des questions sur les origines des formes de vie, sur notre complexité… J’ai donc toujours aimé la physique, la chimie et la biologie et l’école a renforcé cela, car j’ai eu de très bons professeurs. C’est pour moi un élément essentiel. J’ai, par exemple, toujours eu des problèmes avec les mathématiques et je suis convaincu que cela venait en grande partie de mes professeurs. Je trouve que notre école a des professeurs de maths très forts, mais qui manquent souvent de pédagogie.

Vous arrive-t-il d’échanger avec des enseignants, d’aller à la rencontre des élèves ?

Il m’arrive occasionnellement d’aller présenter Tara Océans ou la biologie marine dans des lycées et il s’agit toujours d’un plaisir partagé car, visiblement, les élèves apprécient ce type de présentation. Les enfants sont curieux de nature, tous se demandent quelle est leur place dans l’univers, comment ils sont fabriqués, comment fonctionne la planète… En partant des questions philosophiques fondamentales qu’ils se posent et en s’appuyant sur leurs expériences personnelles, on peut leur dire que la science offre une méthode rigoureuse pour comprendre le monde et, peut-être, faire naître des vocations.

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