Roland Goigoux : « Ecrire sous la dictée 15 minutes par semaine suffit »

Chercheur en sciences de l’éducation, Roland Goigoux a piloté "Lire et Ecrire". Cette étude de grande envergure révèle que le secret de l'efficacité est à chercher dans le bon dosage des activités proposées aux élèves de CP.

Roland Goigoux

Roland Goigoux, Photo fournie par le témoin

L’opposition idéologique – et politique – de deux méthodes de lecture, a fait couler beaucoup d’encre depuis 30 ans. Avez-vous rencontré lors de votre étude des enseignants utilisant une méthode 100% globale ou syllabique dans les classes de CP observées ?

Une méthode syllabique pure et dure nécessiterait d’avoir des textes 100% déchiffrables, c’est-à-dire ne lire que des syllabes ou que des mots dont tous les sons auraient déjà été étudiés. Et même dans les manuels comme « Léo et Léa » ou « Je lis, j’écris » – choisis par 1 maitre sur 10 – les textes étudiés ne sont déchiffrables qu’à 70 ou 80%. Quant à la méthode globale « pure », elle reviendrait à procéder en reconnaissant un mot uniquement à sa silhouette, sa photographie. Or, tous les maitres apprennent à écrire aux élèves. Les mots s’écrivent lettre à lettre et ce processus analytique ne relève déjà plus de la méthode globale. Les « globalistes » ne pourraient tout simplement pas enseigner l’écriture. (1)

Tous les élèves étudient donc bien le code, la combinatoire, aujourd’hui, au CP…

Qu’ils utilisent un manuel ou non et quel que soit le manuel utilisé, 98% des maitres de CP enseignent explicitement les correspondances lettres/sons. Et presque tous les enseignants (90-95% des classes) font également mémoriser des mots entiers, comme les jours de la semaine, ou des mots-outils, très fréquents, comme « dans » ou « elle ». Les enseignants expérimentés combinent analyse et synthèse : des mots vers les lettres, des lettres vers les mots, des sons vers les lettres ou des lettres vers les sons.

L’étude montre que l’enseignement de la compréhension est le parent pauvre du CP. L’école négligerait-elle l’accès au sens, au dépend des élèves les plus défavorisés ?

Le niveau de langage donc de compréhension des élèves est en effet très marqué socialement. Et l’école ne joue pas son rôle compensatoire pour les plus faibles. Parce que la majorité des maitres, comme le montre notre étude, essaie de faire deux choses en même temps : l’étude du code et la pédagogie de la compréhension. Dans les faits, une fois le déchiffrage terminé, il ne reste qu’une toute petite part, insuffisante, pour la compréhension. Il conviendrait de distinguer ces deux activités. Certains maitres le font. Ils travaillent la compréhension sur un album dont ils extraient une ou deux phrases pour étudier le code, sans déchiffrer tout le texte

Les enseignants travaillent-ils aujourd’hui trop sur le B.A-BA et pas assez sur le sens ?

Il ne faut pas raisonner en terme de temps mais de dosage. Pour compenser l’effet social, il faut augmenter l’importance accordée à la compréhension. Mais il n’est pas question de renoncer à l’étude du code, ni aux activités d’écritures. Il est donc important de savoir que le tempo joue. Le plus efficace est d’étudier entre 14 et 15 correspondances entre graphèmes (lettres) / phonèmes (sons) pendant les 9 premières semaines de l’année. En étudier trop peu nuit aux élèves les plus faibles. Je comparerais cela avec les Lego, quand on n’en a que 5 ou 6, on ne peut rien construire avec. Par ailleurs, pour les activités d’encodage (des sons vers les lettres), rien ne sert de consacrer plus de 15 minutes par semaine aux activités d’écriture sous la dictée. On observe un effet de seuil au-delà duquel écrire sous la dictée n’aurait pas plus d’impact sur les élèves. L’étude montre aussi que les classes efficaces sont celles qui ont de fortes pratiques culturelles, avec une fréquentation des livres au sens large.

L’efficacité des maîtres relèverait donc du savant dosage des différentes activités…

Lire et Ecrire

« Lire et Ecrire » est une étude co-financée par l’Ifé (Institut français de l’Education) et la DGESCO (Direction générale de l’enseignement scolaire). Lancée il y a 4 ans, elle a été menée dans 131 classes et a concerné 2507 élèves. 3000 heures d’enseignement de la lecture et de l’écriture filmées dans ont été décortiquées par une équipe de 140 enquêteurs (dont 60 chercheurs et 20 docteurs et doctorants).
Les premiers résultats de l’étude seront présentés aux IEN (inspecteurs de l’éducation nationale) lors d’un colloque le 25 septembre 2015 à l’Institut français de l’éducation, à Lyon.

 

Et les maitres qui comptent parmi les plus efficaces ont des alchimies très dissemblables ! Pour introduire le colloque de Lyon le 25 septembre prochain, j’en présenterai deux, très éloignés, sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde. L’un a une approche qui repose sur l’apprentissage de mots entiers – des mots-outils, d’usage très fréquents, comme « dans » ou « elle » – tout en étudiant le code. Il fait pas mal d’activités d’écriture, un peu moins de décodage. Et il consacre un temps substantiel à la compréhension de texte. L’autre est beaucoup dans l’étude du code, sans faire apprendre des mots entiers, il mène également beaucoup d’activités d’écriture et de lectures d’histoire pour nourrir les enfants. Il n’y a pas de recette miracle mais à partir de l’observation des effets des différents critères observés, nous pouvons identifier ceux qui pèsent, séparément ou ensemble, sur les progrès des élèves.

Note(s) :
  • (1) Roland Goigoux explique que « ce qui a pu exister et pourrait se rapprocher le plus de la méthode globale, c’est la méthode naturelle de Freinet et la méthode idéo visuelle de Foucambert. Or, Freinet n’a jamais dit qu’il ne faut pas déchiffrer. Il préconisait de partir des mots, qu’on a besoin d’écrire, ce qui nécessite donc de les décomposer et d’étudier les correspondances entre sons et lettres. La méthode de Foucambert, elle, est plus radicale. Elle repose sur l’idée qu’apprendre à déchiffrer au sens du B.A-BA empêche d’apprendre à lire. Même si peu de gens l’ont appliquée, elle a mis en doute et stigmatisé le déchiffrage, eu une influence culturelle indéniable et pesé fortement les pratiques dans les années 1975-1980. » A lire : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/12866 et http://www.scienceshumaines.com/lecture-la-querelle-des-methodes_fr_1037.html

2 commentaires sur "Roland Goigoux : « Ecrire sous la dictée 15 minutes par semaine suffit »"

  1. Christine Argensse  22 septembre 2015 à 13 h 06 min

    Je reste songeuse quant à la première réponse faite par votre invité :

    « une méthode syllabique pure réclamerait d’avoir des textes 100% déchiffrables « .

    J’ai du mal à comprendre ce que le professeur Golgoux a voulu dire. Peut-être une écriture « 100% transparente » comme peut l’être l’espagnol ou l’italien ?
    Pourtant nous les « anciens », nous avons appris à lire par la méthode syllabique et le code écrit n’était pas plus « déchiffrable » à l’époque.
    J’imagine que, non-spécialistes, les parents doivent en perdre leur latin. Il serait peut-être bon de leur donner quelques informations sur la façon dont nous lisons.

    Pour résumer, un apprenti lecteur, décode signe par signe (ce qui ne correspond pas forcément à une lettre) et le transforme en ce qu’il connait : du son. L’assemblage de ces sons lui donne accès au mot oral, donc au sens, s’il le connait.
    Comme la mémoire de travail (MdT) est limitée, tant que cet assemblage n’est pas automatisé, elle n’a pas « de place » disponible pour accéder directement au sens.
    Ceci explique que certains enfants lisent relativement bien à haute voix, mais ne comprennent pas ce qu’ils ont lu dès la première lecture. Leur MdT ne leur permet pas de traiter le sens, car elle est occupée à traiter l’association signe/son.

    Le lecteur expert, lui, passe directement du signe au sens sans utiliser ce qu’on appelle la « voie phonologique » (celle du son) par une série de processus automatisés. (Notons en passant, que l’œil ne « lit » pas de façon linéaire un texte.)
    La MdT du lecteur expert est presque entièrement dédiée au traitement du sens.

    En ce qui concerne la non-transparence de certains mots, par exemple « monsieur », au début de l’apprentissage, ils sont codés comme un « tout », ce qui n’empêche pas le lecteur débutant de tenter un codage syllabique au début, puis en l’absence de correspondance avec un mot oral compatible dans son lexique mental, de l’associer au bon mot.

    En s’appuyant sur ce modèle de lecture, testé à maintes reprises lors de milliers de recherches à travers le monde, il me semble que tout apprentissage de la lecture impose d’acquérir d’abord, du vocabulaire à l’oral. Ensuite, il faut automatiser les processus de traitement pour libérer la mémoire de travail, afin de permettre au lecteur de traiter le sens.

    Les spécialistes estiment, qu’en moyenne on devient « lecteur expert » aux environs de 15 ans. C’est donc un long chemin.

    J’ai toujours eu le sentiment, que les tenants de la « méthode globale » s’étaient dit, qu’ils allaient pouvoir « court-circuiter » ce long processus, et permettre aux enfants de passer directement à la dernière étape. C’était méconnaître la façon dont le cerveau identifie les mots.

    C.A.

    PS: Pardon à mes collègues linguistes d’avoir regroupé les différents modules de traitement sous le terme générique de MdT.Signaler un abus

    Répondre
  2. Delacour Jacques  25 septembre 2015 à 12 h 10 min

    Dommage que vous ne parliez que des méthodes de lecture…

    Il existe une autre entrée en communication écrite : coder, transformer les sons (c’est bien ce qu’ont fait les pionniers ?) en signes. Et utiliser la mémoire de ce codage réalisé comme levier de lecture certaine.
    1. Le codage est stable dans plus de 85% des cas : ce qui n’est pas le cas du décodage.
    2. Le sens est nécessairement présent dès le départ (on code du sens).
    3. Avec quelques briques, comme vous pourrez le voir sur mon site (ecrilu), on peut proposer des mots et même des textes dès le début, entièrement lisibles. C’est même le credo : on ne peut lire que ce qu’on a codé sinon comment lire aquarium ou oiseau ?
    4. Au commencement, on peut même coder le début d’un mot et le terminer oralement. Exemple : coder /ma/ de magasin avec « ma » suivi de /gasin/. On pourra relire ma mais pas magasin, raison de plus pour activer le codage : un phonème codé par jour moyennant quelques précautions.

    Je ne propose pas une méthode de lecture, mais une méthode de codage du son-sens permettant d’accéder à la lecture du sens !

    Et je suis certain que vous n’avez trouvé aucune classe qui fonctionne comme je l’indique. Cela vaut la peine d’y réfléchir, surtout quand les classes qui font écrire (et ce n’est pas encore coder) réussissent bien..Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous