Alain Juppé : « cessons de disperser les considérables ressources allouées au système éducatif »

Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite pour 2017, vient de publier "Mes chemins pour l’école". A cette occasion, il nous accorde un entretien exclusif.

Alain Juppé

Alain Juppé ©Fred Stucin

Pourquoi un livre sur l’école ?

Je voudrais revenir sur cette formule, employée à dessein, de « mère des réformes ».
Regardons autour de nous. Les pays en forte croissance, qui ont su s’adapter à la société de la connaissance, sont ceux qui savent créer ou attirer des personnes qualifiées, ayant le goût de l’innovation et capables de s’adapter à un monde changeant.
Tous les pays désireux de rejoindre ce peloton de tête investissent dans l’éducation et réforment leur système éducatif pour lui permettre de développer chez les élèves les compétences, les connaissances et les savoir-être qui seront attendus d’eux. L’éducation constitue donc un moteur essentiel de la croissance d’aujourd’hui et de demain.
Je ne réduis cependant pas l’école à sa fonction économique, pourtant fondamentale, et je tiens à rappeler que c’est à l’école que doivent aussi se développer, à côté de la sphère familiale, le sens de la curiosité, le goût de l’initiative, le sentiment du vivre ensemble et la citoyenneté. On dit souvent que ce thème est central dans la vie publique française, et on rappelle volontiers que la nation consacre son principal budget à l’éducation nationale.

Pourtant, quand il s’agit d’aborder ce thème, on est surpris par la modestie, voir la pauvreté des contenus des débats : réformateurs et conservateurs s’opposent sur la question des moyens et de leur volume, plutôt que de s’interroger sur l’emploi de ces moyens et leur finalité. On monte en épingle des questions symboliques et totalement secondaires qui n’ont pas d’impact sur l’efficacité de notre système éducatif, telles que la question du baccalauréat ou des rythmes scolaires.

J’ai voulu avec mon livre aborder l’éducation en donnant tout d’abord la parole aux premiers intéressés, à savoir les parents d’élève et les enseignants, et en lançant un débat sur la base d’une série de propositions ouvertes.

Vous le rappelez dans votre livre, nous sommes aujourd’hui face à une école française mal classée dans les enquêtes PISA, à 150 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans aucune qualification, à un  ascenseur social en panne, à une perte d’attractivité du métier enseignant accompagnée d’un sentiment de désarroi… Comment expliquer une telle situation ?

Tout d’abord, je tiens à rappeler qu’on ne peut tenir l’école responsable de tous les maux de la société, ce qui est une tendance particulièrement française. C’est une forme de facilité. Ceci étant dit, il est bien évident que notre système éducatif ne produit pas les résultats que nous pourrions en attendre au vu des moyens investis, et les enquêtes Pisa, sur lesquelles il est toujours possible de débattre, sont un indicateur aujourd’hui reconnu et acceptable, et elles nous disent une chose précise : nous stagnons, voire nous régressons. Notre système éducatif se distingue aussi par une corrélation particulièrement forte entre l’échec scolaire et l’origine sociale, et vous rappelez vous-même le fantastique gâchis humain que représente la sortie d’un parcours scolaire sans qualification.

Le paradoxe tient à ce que le diagnostic a déjà été posé depuis des années, et que la simple écoute des enseignants sur le terrain nous montre que des voies de réforme acceptable existent bel et bien ; ces voies ont d’ailleurs été explorées avec succès dans d’autres pays européens, et pourraient tout à fait être adaptées à notre système, en tenant compte de nos spécificités et de l’attachement de tous les Français à l’existence d’une éducation nationale… Et pourtant peu de choses changent, et nous empilons des réformes de surface sans effet réel. C’est une des clés essentielles de démotivation des enseignants et de perte de confiance dans notre système éducatif : nous savons à peu près ce qu’il est possible de faire, avec une bonne assurance de résultats, et pourtant rien ne se passe. Quelle institution résisterait à cela ?

Dans la société française contemporaine, comment se situent les enseignants, que vous avez longuement interrogés ?

Je vous recommande la lecture du chapitre de mon livre consacré aux paroles d’enseignants. Rien ne remplace ces témoignages, parfois poignants, souvent extrêmement précis et analytiques qui témoignent, comme je le disais précédemment, du fait que de très nombreux acteurs du système éducatif voient clair sur ce qui ne va pas et ce qu’il faut changer. Et il s’agit rarement d’une question de moyens seuls, comme certaines simplifications voudraient nous le faire croire.

Je ne fais pas d’angélisme. Je sais qu’il existera nécessairement des conservatismes et une crainte que le remède soit pire que la situation actuelle. Au fur et à mesure de mes rencontres avec les professeurs, je suis de plus en plus optimiste sur la capacité à faire bouger les lignes. Aujourd’hui, l’efficacité du système éducatif repose très souvent sur la seule conscience professionnelle individuelle, peu valorisée, et l’exercice solitaire de l’enseignement au sein de la classe. Le constat est unanime : nous sommes arrivés aux limites de ce mode de fonctionnement.

Est-ce que l’école française peut redevenir l’école d’excellence pour tous qu’elle a été et « remonter de 10 points » dans les enquêtes PISA ?Mes chemins pour l'école

La réponse est bien évidemment oui.
Oui, si nous savons donner au système la capacité de mieux gérer les moyens dont nous disposons.
Oui, si nous faisons confiance aux équipes enseignantes et leur permettons de déterminer, dans un cadre national garanti, les modalités de mise en oeuvre de l’enseignement en fonction des réalités et des besoins de leurs classes.
Oui, si nous cessons de disperser les considérables ressources que nous allouons système éducatif.
Oui, si nous mettons un accent particulier sur les années déterminantes de la maternelle et du cours préparatoire.
Oui, si nous opérons la réforme de l’orientation et de l’apprentissage qui a si longtemps été reportée.
Oui, si nous cessons de considérer que les enseignants n’ont pas à être formés tout au long de leur vie et que nous investissons dans le tutorat, dans la formation ouverte à distance.
Oui, si nous développons sur l’ensemble des niveaux du système éducatif un soutien plus fort et une évaluation plus claire de ce qui fonctionne et de ce qui fonctionne pas. Et cette évaluation, nous l’appliquerons en premier lieu aux politiques éducatives menées et aux expérimentations, avant tout nouveau changement des contenus.

Naturellement, tout ne se fera pas en 100 jours et c’est pourquoi je désignerai un ministre de l’éducation nationale qui restera en place sur l’ensemble de mon mandat. Cette continuité dans l’action, nous ne l’inventons pas : c’est celle qui a amélioré l’efficacité du système éducatif allemand ou polonais, entre autres.

Parmi toutes vos priorités pour lutter contre l’échec scolaire et le décrochage, vous évoquez un travail de fond sur la langue et la littérature française et le vocabulaire. Vous évoquez également le retour à la méthode de lecture syllabique, à la chronologie en histoire, à la mise sur le même plan des langues anciennes et des LV2… Mais n’est-ce pas un peu, diront certains, la volonté d’un retour vers une école à l’ancienne ?

Vous constaterez en lisant le livre que je ne souhaite pas ré-ouvrir des querelles sur le mieux-disant pédagogique, qui sont d’ailleurs parfois menées dans le champ politique de manière tout à fait caricaturale.
Et j’ai dit, je m’y tiendrai, que nous procéderons à un moratoire sur toute réforme supplémentaire, qui ferait plus de mal que de bien, et que nous ferons évaluer ce qui a été déjà mené par une agence indépendante en charge de l’évaluation du système éducatif.

La question de la langue française est essentielle. Elle constitue un élément qui conditionne la capacité de l’enfant, puis de l’adulte, à établir une convivialité immédiate avec un texte écrit, en comprendre le sens et les nuances, et à pouvoir s’exprimer à l’oral et à l’écrit. Compréhension et expression orales et écrites sont des fondamentaux. Or il existe une inégalité dans l’exposition à une langue soutenue, voire simplement correcte, et dans les occasions de la pratiquer, de réemployer un vocabulaire et des expressions idiomatiques riches, de jouer avec la langue. Mon projet se propose de faciliter l’embauche de personnels qualifiés dans les crèches, et d’améliorer les conditions d’enseignement en maternelle et au CP en particulier, pour créer ces occasions de pratique. Il ne s’agit bien sûr pas de listes de vocabulaire ou d’écoute passive. Et ce n’est pas le politique qui décidera, mais bien des spécialistes, après expérimentation, pour créer les contenus de ces séquences destinées à donner à l’ensemble de nos enfants une maîtrise accrue de la langue française et de la communication.

La rentrée 2015 a eu lieu il y a quelques jours, marquée entre autres par la mise en place de l’Enseignement moral et civique et la promesse par François Hollande de la création de 60000 postes d’enseignants d’ici 2017. Ces mesures vont-elles dans le bon sens ?

L’ensemble du quinquennat de François Hollande aura été un temps perdu pour l’éducation. La volonté initiale de mettre l’accent sur le premier degré est passée au second plan derrière la réforme des rythmes scolaires, qui a mobilisé toutes les énergies, alors qu’il s’agit d’une question secondaire qui ne change pas la réussite ou l’échec de nos enfants. Une réforme du collège tardive associée à une refonte des programmes mal amenée marque la fin du mandat.

Sur la défensive, le gouvernement met en avant la promesse de tenir son engagement de 60 000 postes. Nous verrons en fin de mandat. Mais que verrons-nous en vérité ? Ces 60 000 postes ne se sentiront pas sur le terrain. Ils ne changeront pas la performance du système éducatif. Ils ne changeront pas significativement les conditions d’enseignement au quotidien. Pire, ils amèneront automatiquement à recruter, dans certaines matières, des candidats à un niveau bas, faute de vocations.

Parlez aux enseignants : quel que soit leur bord, ils accordent à cette « question des 60.000 postes » une indifférence tout à fait compréhensible et justifiée. Cette mesure répète notre erreur rituelle quand il s’agit d’éducation : s’enfoncer dans un débat sur des moyens, sur des volumes théoriques, alors que les acteurs attendent un climat nouveau dans nos écoles et nos établissements, espèrent un système qui fasse confiance au lieu d’infantiliser ou d’ignorer, et qui utilise à bon escient l’évaluation et l’accompagnement comme des clés de la réussite. Ce sont des questions de ce type sur lesquelles j’ai ouvert la discussion, pour dessiner, dès aujourd’hui, les nouveaux chemins pour l’école.

1 commentaire sur "Alain Juppé : « cessons de disperser les considérables ressources allouées au système éducatif »"

  1. Loys Bonod  14 septembre 2015 à 17 h 18 min

    C’est un cliché qui a la vie dure : « Les considérables ressources » allouées à notre système éducatif sont en réalité très moyennes comparativement aux autres pays : la France est le pays qui a le plus d’élèves de l’Union Européenne, et de loin. On ne peut évidemment tout réduire à la dimension quantitative : néanmoins il faut souligner le paradoxe d’une école à qui on demande de personnaliser son enseignement et dont les tailles de classes sont parmi les plus élevées et les taux d’encadrement les plus faibles de l’Union Européenne (au moins jusqu’au collège). Dans un collège de 500 élèves il y a 32 professeurs en France… et 55 professeurs en Finlande : les possibilités ne sont évidemment pas les mêmes !

    Au-delà de la dimension quantitative, on peut également s’interroger sur la pertinence du diagnostic : le problème actuel de l’école n’est pas son échec… mais sa réussite artificielle ! Les résultats dans PISA progressent légèrement depuis 2006, mais ce qu’évalue PISA n’a pas grand-chose à voir avec le niveau scolaire. Les décrocheurs en France sont désormais moins de 100.000 par an (en incluant les élèves obtenant leur brevet) et leur nombre ne cesse de diminuer selon la DEPP. A l’inverse, jamais autant d’élèves n’ont obtenu le baccalauréat : plus de 77% d’une génération !

    Sur l’importance du l’appropriation de la langue, on ne peut être que d’accord avec Alain Juppé. Malheureusement, il ne propose pas de revenir sur l’horaire de primaire, qui a atteint un seuil minimal dans l’histoire de la République en 2008 : 24h par semaine. Mesure de droite, conservée par la gauche. Dans les faits, un élève sortant du collège aujourd’hui a bénéficié de moins d’heures de français qu’un élève entrant au collège avant la mise en place du collège unique.Signaler un abus

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