Réforme du collège : « les enseignants ne se sentent pas écoutés »

Laurent Frajerman est chercheur à l’institut de recherches de la FSU et professeur agrégé d’Histoire au lycée de Thiais. Il analyse l’hostilité des enseignants face à la réforme du collège.

Laurent Frajerman

Laurent Frajerman

Pourquoi les enseignants sont-ils à ce point hostiles à la réforme du collège ?

Si l’abandon des classes bilangues, l’avenir incertain des langues mortes ou la réforme des programmes sont les points de friction médiatiques les plus vifs, l’autonomie du chef d’établissement et l’interdisciplinarité imposée sont les sujets qui mobilisent le plus le monde enseignant. Les nouveaux enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) étant pris sur les horaires des disciplines, ils risquent de les mettre en concurrence. De plus, avec les entorses aux horaires nationaux, les enseignants craignent que les réunions bénévoles se multiplient.

Les enseignants s’accordent pourtant à dire que le collège va mal…

En effet, il y a une vraie souffrance professionnelle au collège. Un quart des élèves arrive en 6e avec des difficultés, et les professeurs doivent de plus en plus gérer des classes difficiles, qui peinent à se mettre au travail. Or, ils ne voient pas dans cette réforme une plus-value à l’exercice de leur métier.

Que critiquent-ils le plus ?

Les enseignants ne se sentent pas écoutés. La réforme ne prend pas en compte leur culture professionnelle, notamment avec le pouvoir renforcé du chef d’établissement. C’est cet aspect qui plaît tant à l’enseignement privé, dont la gouvernance est aujourd’hui le modèle du ministère. La réforme postule aussi qu’associer deux enseignants sans qu’ils soient volontaires redonnera du sens à leur pédagogie. Rien ne le prouve ! L’enseignement est un métier solitaire, lever les réticences sur le travail en équipe n’est pas une mince affaire.

A quoi devrait ressembler une réforme pour la rentrée 2016 ?

Il faut évaluer les dispositifs avant de les généraliser. L’échec de la première tentative d’interdisciplinarité, les itinéraires de découverte, mérite d’être analysé. Le ministère a voulu livrer aux enseignants une réforme clef en main qui renforce la hiérarchie et ne pose pas les bonnes questions. La grande tendance est de confier l’innovation pédagogique aux chefs d’établissement. Ce n’est pas leur métier. Ils sont surchargés de travail et forcément tentés de privilégier une logique administrative, de gestion du personnel.

Vous dénoncez par ailleurs « les erreurs de communication » du gouvernement…

Oui, c’est le retour du discours stigmatisant prévalant du temps de Claude Allègre, sourire en prime. Par exemple, le gouvernement a mis sur son site une affiche caricaturale de Louison, suscitant l’ironie des enseignants. Quand la ministre communique sur l’ennui des élèves, c’est tout le corps enseignant qui se sent visé. Elle dénonce les inexactitudes de ses adversaires tout en multipliant les siennes. Elle se prévaut ainsi de rétablir la chronologie en Histoire, exploit d’autant plus remarquable que celle-ci n’a jamais disparu au collège…

La réforme entière est-elle à revoir ?

Oui. La priorité doit porter sur la mise en place de dispositifs pour les élèves en difficulté et sur l’accompagnement des enseignants dans l’amélioration de leurs pratiques pédagogiques. Le gouvernement a prévu d’appliquer intégralement la réforme en 2016, programmes compris, au risque de déstabiliser tout le système.

 

Pascal Tiouf

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