Réforme du collège : « les EPI ont vocation à former des élèves humanistes »

La réforme du collège, prévue pour la rentrée 2016, continue d’être l’objet de vives critiques. Christophe Chartreux, professeur de Lettres/Histoire-géo-Education civique, estime, à rebours, qu'elle est une chance. Entretien.

enseignant collège

© Drivepix – Fotolia

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Christophe Chartreux, 57 ans, professeur de Lettres/Histoire-géo-Education civique depuis plus de trente ans dans un collège rural entre Dieppe et Rouen (Seine Maritime). Fils d’Inspecteur ex instituteur, petit-fils d’instit, arrière-petits-fils d’instit. Bref, je suis né dans l’enseignement ! Bivalent par choix. Blogueur.

Pourquoi défendez-vous les EPI ?

Je ne suis d’abord pas sur la défensive. Tout au contraire et malgré les attaques souvent dictées par des postures politiciennes. Elles ne font que nourrir ma volonté et la volonté de très nombreux enseignants de « faire autrement » ce qui, depuis des décennies, a échoué. Ce constat d’échec réunit TOUS les professeurs de collège quelle que soit leur appartenance syndicale, quelles que soient leurs convictions pédagogiques. Les salles de professeurs bruissent de ces plaintes devant un Collège qui, non pas « fabrique de l’échec », mais ne met pas en place les outils nécessaires pour empêcher qu’année après année ces échecs ne viennent frapper des milliers d’élèves. Pour rappel : 150 000 par an sans l’ombre d’un diplôme, et ce depuis des décennies. 150 000 élèves dont l’immense majorité est issue de catégories sociales défavorisées. Ceci ne peut plus durer ! Par manque de temps et de place, je n’évoque que cette catastrophe annuelle, car c’en est une. Il en existe bien d’autres.
Il est évident – seuls les opposants caricaturistes évoquent cette absurdité avec ironie – qu’à eux seuls ils ne parviendront pas à résoudre comme par magie les problèmes évoqués auparavant. Mais puisque la question porte sur les EPI… Ils présentent de nombreux avantages qui construisent mon engagement pour que cette réforme, somme toute « timide », s’installe puis donne des résultats. Parmi tous ces avantages, j’en retiendrai trois essentiels à mes yeux :

1- « Croiser » nos disciplines : « Interdisciplinarité »: un mot « barbare » aux oreilles des non-initiés, voire à celles de quelques initiés. Pourtant d’une absolue nécessité pour faire comprendre à nos élèves que nos disciplines (elles ne disparaissent pas avec la réforme) font sens lorsqu’elles se rapprochent, se croisent, communiquent. Au passage, cette interdisciplinarité reste très modeste en temps : 3 heures par semaine pour les élèves du cycle 4(5è/4è/3è). Mais c’est un début.
2- Faire connaissance ! Cette interdisciplinarité pourra permettre aussi à bien des collègues de se connaître ! De simplement se connaître ! Trop souvent nous ne nous parlons pas; sinon dans ces conseils de classes longs comme des jours sans pain et qu’il faudra bien un jour penser à refonder. Autre débat. La notion d' »équipe pédagogique » est une notion en France. A de rares exceptions notables près, travailler en équipe n’est pas dans les gènes de notre fonctionnement. Les emplois du temps et les pratiques pédagogiques, calqués sur ceux du lycée, n’y aident pas non plus. Je pense que la réforme peut pallier ce handicap majeur.
3- Une diversification pédagogique : les EPI ne tournent absolument pas le dos aux disciplines, elles permettront une diversification pédagogique intégrant une démarche dite de « projet ». Mais jamais il n’a été prévu de « sacrifier » les disciplines pour nous rapprocher, entre autres exemples, du modèle finlandais.

Cette diversification, ces rencontres, ces dialogues, ces projets – qui devront être accompagnés, c’est capital, d’une politique de formation sur le terrain – doivent permettre de former le citoyen de demain. Un citoyen qui ne sera plus un expert de sa seule spécialité mais sera confronté aux complexités d’un monde diversifié. Le temps n’est plus où l’Ecole (au sens large) pouvait se permettre de former ici un littéraire, là un scientifique, ailleurs un technicien. Tout cela n’a plus de sens. L’élève d’aujourd’hui doit être, non pas un « spécialiste », mais un HUMANISTE ! Eh oui, par un étrange retournement, c’est bien des humanistes, c’est-à-dire des femmes et des hommes intéressés par de très nombreuses disciplines, que l’Ecole va tenter de former. Et ces EPI, s’ils sont mis en place avec enthousiasme, sérieux et volonté de réussir, pourront y aider.

Estimez-vous que la réforme du collège menace les langues anciennes ?

Non ! Absolument pas ! On a tout lu, tout entendu à ce sujet. Je ne vais pas revenir sur les incroyables prédictions qui ne sont, tout le monde l’a parfaitement compris, que des stratégies destinées à détourner la réforme, à la caricaturer, à en faire un repoussoir aux yeux des parents. A maintenir aussi, il faut le dire, des matières optionnelles souvent – pas toujours car nos collègues de Lettres Classiques ont compris le danger en voyant fondre leurs effectifs année après année – choisies par stratégie familiale. Une anecdote en passant. C’était en 6è il y a quelques jours :

L’élève : « Monsieur, c’est bien le latin en 5è ? Je peux en faire ?

© Alexi TAUZIN - Fotolia

© Alexi TAUZIN – Fotolia

Moi : Bien entendu. Si tu en as envie !
L’élève : Non mais ce n’est pas ça. Il parait que ça donne des points en plus au BAC. »
Edifiant… En 6è !…

La menace sur les langues anciennes existe depuis bien longtemps. Ce n’est pas cette réforme qui met en danger les langues anciennes. Bien au contraire, elle va tenter, par d’autres biais d’enrayer la déperdition en effectifs redoutée chaque année par nos collègues. Et la déperdition au fil des années de la scolarité : 20% de latinistes en 5è, 5% en seconde; 1% après le BAC ! Ce sont des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.
La réforme veut ouvrir le latin à plus d’élèves avec d’autres pratiques. Langues et civilisations continueront d’être enseignées ! Comment peut-on NE PAS s’en réjouir ?

Pour rappel :

  • Langues et Culture de l’Antiquité (LCA), de la 5ème à la 3ème sont destinés aux élèves volontaires, qui bénéficieront de 5 heures de plus pendant leur scolarité collégienne.
  • Des EPI « Langues et Cultures de l’Antiquité » pourront être organisés pour TOUS les élèves. La langue latine n’est en aucun cas sacrifiée. Je dirai même qu’elle est revivifiée ! Elle en avait urgemment besoin !

Certes, la réforme réduit ce que l’on appelle les enseignements optionnels mais elle augmente les moyens complémentaires désormais mis au service de tous. Dans ce « tous » il y a les plus en difficultés.
L’option facultative latin (8 heures) devient un enseignement de complément (5 heures). Mais cet enseignement est destiné à un nombre d’élèves beaucoup plus important ! Allez rêvons un peu : à tout un établissement !
Dans ces conditions, parler de disparition des langues anciennes est plus qu’exagéré !

La suppression des classes bilangues et des sections européennes ne causerait-elle pas la disparition de l’allemand (et des autres langues) ?

J’aurais envie de faire la même réponse que pour les langues anciennes. L’intitulé de votre question est d’ailleurs intéressant. Vous parlez d’abord de l’allemand puis, entre parenthèses, des autres langues. J’y vois là une plus grande importance accordée à la langue de Goethe (que je défends au même titre que les autres !) et à la menace qui pèse sur cette discipline, mais menace fort ancienne : 51% de germanistes dans les années 50; 15% aujourd’hui.

Deutschland © VRD - Fotolia

Deutschland © VRD – Fotolia

Les classes bilangues et sections européennes sont supprimées c’est un fait, mais :

  • -des classes bilangues (en 6ème) sont maintenues, ce qui permettra d’assurer la continuité pédagogique entre l’enseignement de LV dispensé en primaire, et la 5ème (cycle 4). Les classes bilangues bénéficieront d’un financement des rectorats.
  • -tous les élèves commenceront la LV2 dès la 5ème, avec un horaire augmenté (7.5h sur le cycle 4 contre 6h actuellement).

L’enseignement des langues étrangères en France doit être revu. Malgré tous les efforts et le sérieux de nos collègues, malgré leur enthousiasme, leur inventivité, nos élèves restent « fragiles » dans la maîtrise des langues étrangères, quelles qu’elles soient.
TOUTES les langues ont leur intérêt, qu’elles sont le véhicule de cultures passionnantes à découvrir. Mais pour parvenir à ces découvertes, l’important est ailleurs ! Il est de concentrer méthodes et moyens sur ce qui favorisera les réussites des apprentissages. A ce jour, force est de constater que nous n’y parvenons pas. La motivation des élèves est à développer par d’autres méthodes pédagogiques. Les EPI (on y revient) peuvent être un des  facteurs déclencheurs.

Pensez-vous que les nouveaux programmes d’histoire laissent trop de liberté aux enseignants ?

Lorsque j’ai lu et que je lis encore des « sommités » aussi respectables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray ou Michel Onfray apporter de l’eau au moulin des associations de Professeurs d’Histoire (et surtout d’Histoire ! La géographie, tout le monde s’en contrefiche; quant à l’Education Civique pourtant si essentielle, elle n’existe pas) prédisant, pour la Nième fois, que c’est l’Histoire qu’on assassine, j’hésite entre éclater de rire ou hurler de rage.
Mais commençons par la liberté.
On hallucine ! Depuis des années, les enseignants, toutes « chapelles » confondues – c’est au moins un point d’accord – réclament davantage de liberté pédagogique. Mieux même, nous (car je suis enseignant pour encore cinq ans) rappelons très souvent que nous sommes les experts de terrain et qu’il faut nous faire confiance.
Une ministre nous consulte, fait appel aux « expertises de terrain », offre des « plages » de liberté pédagogique et certains, qui réclamaient tout cela hier, lisent des menaces dans les offres qui nous sont faites ? Il y a là une mauvaise foi qui me révulse !
On ne laisse jamais « trop » de liberté. En revanche il faut savoir ce que l’on en fait, pour quels objectifs on l’utilise. Alors que les programmes d’Histoire sont depuis des années dénoncés – à juste titre – comme étant trop lourds, impossibles à terminer ou en survolant telle ou telle notion, voilà qu’ENFIN et sans éliminer tel ou tel pan de notre Histoire nous allons pouvoir flécher les priorités, les déterminer entre professeurs d’Histoire/géographie, disposer de plus de souplesse dans le courant de l’année. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

Ce faux débat, récurrent à propos de l’Histoire, est surtout le fait de quelques réactionnaires bien identifiés. Donc oui aux « nouveaux » (Sont-ils si nouveaux ?) programmes d’Histoire et surtout oui à cette liberté d’action que nous avons tous réclamée.

En attendant la suite car la refondation de l’Ecole passe par d’autres chantiers à venir et qui ne manqueront pas, à nouveau, de faire couler beaucoup d’encre :

  • Réforme de l’évaluation
  • Réforme du Diplôme National du Brevet
  • Réforme (voire construction) de la formation continue

Christophe Chartreux
www.profencampagne.com

Propos recueillis par Fériel BOUDJELAL

22 commentaires sur "Réforme du collège : « les EPI ont vocation à former des élèves humanistes »"

  1. Loys Bonod  27 avril 2015 à 16 h 56 min

    Christophe Chartreux, en bon sapeur-pompier de la réforme du collège 2016, reprend l’argumentaire ministériel et instruit donc le procès de ses collègues de lettres classiques tout en célébrant la chance que constitue cette « réforme » pour les langues anciennes.
    En réalité, son manque de légitimité pour aborder cette question se trahit par une ignorance visible des enjeux précis de la réforme pour les langues anciennes : Christophe Chartreux n’a pas compris que l’enseignement pratique interdisciplinaire « Langues et cultures de l’antiquité » ne concernerait pas tous les élèves, qu’il ne serait que d’une heure pendant un an (voire pendant un semestre) mais surtout qu’il ne permettrait d’enseigner ni les langues anciennes à proprement parler (ou alors en retirant à d’autres disciplines) ni même l’histoire antique : le programme d’histoire du cycle 4 exclut l’antiquité… Quant aux « enseignements de complément », les anciennes options qui n’en ont plus le nom, ils ne concerneront pas tous les élèves, leur horaire amputé ne sera pas garanti, non plus que leur existence même puisque les établissements devront choisir entre les petits groupes pour tous les élèves et les langues anciennes pour quelques uns.

    Une pétition défendant les langues anciennes a déjà réuni plus de 40.000 soutiens.Signaler un abus

    Répondre
  2. gia  27 avril 2015 à 21 h 20 min

    Merci Loys Bonod.
    Je confirme votre analyse.
    Cette réforme est une catastrophe.
    Je suis abasourdie. Quelle trahison !Signaler un abus

    Répondre
  3. Samson  28 avril 2015 à 0 h 20 min

    Merci Loys Bonod de rétablir aussi clairement la vérité! J’ajouterais qu’il est grand temps pour M. Chartreux de prendre sa retraite car il a un sérieux problème de mémoire! En effet, il nous présente les EPI et l’interdisciplinarité comme une révolution… Or, j’enseigne depuis 10 ans seulement et j’ai pourtant déjà connu les IDD (Itinéraires de Découverte) qui n’étaient autres que des projets interdisciplinaires en tous points semblables à ces EPI… et qui ont été progressivement abandonnés car trop coûteux et surtout d’une redoutable inefficacité!Signaler un abus

    Répondre
  4. mouton  28 avril 2015 à 10 h 14 min

    – Toujours l’histoire-géographie sur les problèmes de la réforme. Et les autres disciplines, ils n’en ont pas ????????!!!!!!!!!!!
    – Quant au latin, effectivement il fait partie des disciplines qui sont choisies à cause des gains de points au BAC. Son existence est donc depuis longtemps en partie déconnectée de son contenu.
    – Quid des sciences, il faut bien poursuivre la destruction de la filière S au lycée.Signaler un abus

    Répondre
  5. christophe charlot  28 avril 2015 à 11 h 51 min

    Il faut cesser de donner la parole à des pseudo experts qui ne connaissent rien à la réalité de la vie.
    Ce que dit Christophe Chartreux concernant l’allemand est FAUX, il reprend à son compte le discours ministériel tel quel sans en évaluer les conséquences.

    L’allemand n’étant plus enseigné dans la quasi totalité des académies depuis 3 ans EN PRIMAIRE (c’est INTERDIT !), les bilangues ne seront pas maintenues dans ces académies faute de continuité Primaire-Collège, et disparaîtra dans la très grande majorité des collèges. Ne resteront que des LV2 à raison de 7h30 (soit 2h30 par niveau de la 5e à la 3e) alors que les classes bilangues proposaient au minimum 12 heures (3h de la 6e à la 3e). Quel gain en effet !

    Il oublie un fait important : en concurrence avec l’espagnol (ce qui n’est pas le cas des bilangues), l’allemand est choisi par une minorité d’èlèves, et en ouvrant les LV2 en 5e on déplace seulement le problème connu actuellement en 4ème d’un an.

    Il n’y aura pas plus de germanistes LV2 qu’actuellement. Et il n’y aura plus de germanistes LV1 bilangues.

    Copie à revoir donc.Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous