Latifa Ibn Ziaten : « il y a de moins en moins d’écoute des jeunes »

Depuis la mort de son fils Imad, première des sept victimes de Mohamed Merah le 11 mars 2012 à Toulouse, Latifa Ibn Ziaten, Française et musulmane pratiquante, arpente les établissements scolaires pour promouvoir la laïcité et le dialogue interreligieux. Rencontre.

Latifa Ibn Ziaten

Latifa Ibn Ziaten

Pourquoi déployez-vous autant d’énergie pour aller à la rencontre des jeunes et de leurs parents ?

Après la mort d’Imad, je voulais faire quelque chose, sans savoir précisément quoi, pour qu’il ne soit pas oublié. Je me sentais un peu perdue : soudain, tout ce que nous avions fait avec mon mari pour que nos enfants réussissent s’est écroulé. Après être partie quelques jours au Maroc, je suis revenue dans ma famille à Rouen et j’ai ressenti le besoin de me rendre sur les lieux du drame à Toulouse. J’y suis allée seule. J’ai aussi voulu voir où avait vécu Mohamed Merah. Devant les tours de la cité, je suis tombée sur un groupe de jeunes d’une vingtaine d’années. Je leur ai demandé s’ils savaient où avait habité Mohamed Merah. Sans savoir qui j’étais, un jeune m’a répondu : « Mohamed Merah, c’est un martyr, un héros de l’Islam qui a mis la France à genoux. » J’étais effondrée et en colère. Et je me suis dit qu’il fallait agir auprès de ces jeunes. J’ai alors fondé une association pour la jeunesse et la paix.

Que dites-vous aux collégiens que vous rencontrez ?

Rien que depuis la fin janvier 2015, j’ai rencontré plus de 3000 élèves. D’abord je leur raconte un peu de ma souffrance de mère. Je leur parle ensuite de l’importance du vivre ensemble, de l’éducation, du respect de l’autre quelles que soient ses différences et sa religion. Je leur dis qu’ils ont leur avenir entre leurs mains, qu’ils doivent travailler dur et respecter l’école et leurs professeurs.

Êtes-vous surprise par la réaction de certains adolescents ?

Je ne me rendais pas compte de l’ampleur du mal-être des jeunes. Face à mon témoignage, certains jeunes de 15 ou 16 ans se mettent à pleurer, parce que je réveille chez eux une souffrance profonde. C’est assez déroutant. Beaucoup sont complètement perdus : ils me disent qu’ils vivent dans des ghettos et se sentent délaissés par la République. J’essaie de leur redonner un peu de courage.

Quels conseils donneriez-vous aux enseignants qui se sentent parfois désarçonnés face à des discours tranchés qui font l’apologie de l’islam radical ?

Il faut dialoguer ! Transmettre des connaissances aux élèves c’est très bien, mais ça ne suffit pas. Il faut privilégier l’humain et écouter tous les élèves. Quand un enfant me dit « mon prof, il est méchant, il est dur », il y a un problème car il ne va plus oser poser des questions. C’est pareil pour l’islam : si un élève dit « moi, je ne suis pas Charlie ! ». L’exclure de la classe ou lui mettre des heures de colle n’est pas la solution. On a le droit de dire « Je ne suis pas Charlie ». Moi même, je ne suis pas Charlie Hebdo. Pour autant, je ne tolère pas que l’on puisse tuer au nom de la religion. Il faut prendre le temps d’expliquer aux enfants pourquoi ils se trompent.

Que représente pour vous le soutien de la ministre de l’Education à votre association ?

Je vais dans les établissements scolaires depuis deux ans maintenant. Jusqu’à maintenant, certains établissements étaient réticents à me recevoir, ils me demandaient un agrément. Avec ce courrier de la ministre, cela m’ouvre des portes, y compris pour me rendre en prison pour parler aux détenus. Je vais donc continuer de témoigner auprès des jeunes, notamment ceux qui veulent partir en Syrie, et de leurs parents. En avril, j’emmènerai des élèves en Israël et en Palestine autour du vivre-ensemble. Depuis que j’ai perdu mon fils, je ne cesse de le répéter : il y a de moins en moins d’écoute des jeunes. L’école commence à la maison bien sûr, mais malheureusement certains enfants n’ont pas de parents. Il faut donc, ceux-là plus que les autres, les écouter et leur donner un peu d’amour. C’est une bombe à retardement, qu’il faut désamorcer avant qu’il ne soit trop tard.

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