« L’informatique est au coeur des activités numériques essentielles pour le pays »

Jean-Pierre Archambault, président de l'association Enseignement Public et Informatique, réagit à l'interview de Colin de La Higuera, président de la Société Informatique de France .

© tashka2000 - Fotolia

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Dans les débats sur la nécessité d’enseigner la programmation informatique est souvent avancée, en opposition à cette nécessité, l’idée qu’en maîtriser des éléments ne serait en rien utile dans la vie quotidienne de chacun (lire l’interview de Colin de La Higuera et les commentaires s’ensuivant).

A voir. Pour André Leroi Gourhan, l’outil n’est rien sans le geste qui l’accompagne et l’idée que se fait l’utilisateur de l’outil de l’objet à façonner. Et d’ajouter : « Ce qui était vrai de nos lointains ancêtres du Néandertal, quand ils fabriquaient des lames de rasoir en taillant des silex, est toujours vrai : l’apprentissage de l’outil ne peut se faire sans apprentissage du geste qui va avec ni sans compréhension du mode de fonctionnement de l’outil, de son action sur la matière travaillée, ni sans formation d’une idée précise de la puissance de l’outil et de ses limites. » Cela vaut pour tous les outils, notamment les outils numériques omniprésents dans la vie d’aujourd’hui, et de demain.

Nous pensons que, dans les débats sur la discipline informatique dans le système éducatif, il arrive que l’approche qui met en avant l’utilité et l’utilisation des outils, quand elle les envisage d’une façon réductrice, traduit aussi une forme d’incompréhension de ce qu’est la culture générale et de la façon dont l’Ecole la donne, dans le cadre de ce qui est la culture générale scolaire. Et les missions de l’Ecole sont plus larges, il s’agit de former l’homme, le travailleur et le citoyen, de lui donner la culture générale de son époque. Le système éducatif, de l’école primaire au lycée en passant par le collège, relève essentiellement de la culture générale même s’il y a des dimensions professionnalisantes avec l’existence des séries d’enseignement général et les enseignements techniques et professionnels. L’on sait le caractère incontournable d’une bonne formation initiale fondamentale qui conditionne les adaptations futures à une société qui bouge, notamment dans la vie quotidienne et ses outils nouveaux.

L’Ecole doit donner une culture générale

La formule est bien connue selon laquelle la culture est ce qui reste quand on a tout oublié. Effectivement, à l’Ecole, on apprend des choses dont, ultérieurement, on ne se servira pas tous les jours, loin de là, ou même dont on ne servira plus mais qui, dans des processus d’apprentissage, auront été nécessaires pour avoir une bonne culture générale.

A notre époque, par exemple, le citoyen doit savoir lire un graphique (ainsi celui de l’évolution du chômage, de la décélération de son accélération si c’est le cas) et pour cela savoir qu’une grandeur peut dépendre d’une autre grandeur. Il étudiera donc les fonctions en cours de mathématiques. Il apprendra des choses comme la continuité, la dérivation… la résolution d’équations, activité à laquelle, en général, il ne se livrera plus, sauf dans le cas où le métier l’exige. Le citoyen pourra utilement s’appuyer, lors des débats sociétaux sur l’énergie, sur ce qu’il aura appris en sciences physiques ou, pour ceux à propos des OGM, sur ses connaissances en SVT. Ainsi saura-t-il de quoi il retourne. Pour autant, s’il n’est pas devenu ingénieur, chercheur ou…, il aura peut-être oublié certaines des formules d’électricité de sa scolarité ou des parties de ses cours de biologie. On dit que les sociétés sans histoire n’ont pas d’avenir et sont condamnées à revivre le passé. Pour éviter cela, il y a un cours d’histoire pour tous les élèves, même pour ceux qui ne deviendront pas historien. L’«honnête homme » n’est pas celui qui ne fait jamais de fautes d’orthographe ou de syntaxe mais celui qui s’exprime naturellement en n’en faisant pas, sans tournures erronées. C’est pour cette raison, entre autres, qu’il y a un cours de français, non réservé aux futurs écrivains.

L’Ecole initie donc les élèves aux notions fondamentales de nombre et d’opération, de chronologie et d’événement, de vitesse et de force, de genre et de nombre, d’atome et de molécule, de bactérie et de virus,  etc. Elle le fait dans le cadre institutionnel des disciplines scolaires. Elle donne ainsi la culture générale, les notions cachées que l’humanité a mis des siècles à découvrir et à élaborer, et qui permettent la compréhension, le recul, la créativité, les adaptations à venir…

L’apprentissage de l’écriture du code, enjeu crucial

Mais la société évolue et avec elle la culture générale scolaire. Les débats lors de la loi Hadopi, qui concerne tout le monde, ont montré que beaucoup de gens ne savaient pas de quoi il était question. On a parlé à cette occasion des licences de logiciels libres qui pouvaient servir de modèles et aider à la réflexion. C’est quoi un logiciel libre ? C’est un logiciel dont le code source est ouvert et… Mais, c’est quoi le code d’un logiciel ? En particulier pour quelqu’un qui n’a jamais écrit une ligne de programme dans sa vie. L’apprentissage de l’écriture du code est ici une condition nécessaire de l’exercice de la citoyenneté. Il contribue à donner les indispensables représentations mentales dont on a besoin dans la réalité de la vie.

L’informatique, science de la représentation et du traitement de l’information numérisée, est au coeur des activités numériques essentielles pour le pays. Elle sous-tend le numérique comme la biologie sous-tend le vivant et les sciences physiques l’industrie de l’énergie. Son impact sociétal et économique explose au XXIe siècle. L’informatisation est la forme contemporaine de l’industrialisation.  C’est pour cela qu’il est indispensable aujourd’hui d’initier tous les élèves aux notions centrales de l’informatique : celles d’algorithme, de langage et de programme, de machine et d’architecture, de réseau et de protocole, d’information et de communication, de donnée et de format. Cela ne peut se faire qu’au sein d’une vraie discipline informatique. Et les élèves apprennent et apprendront donc des éléments de programmation car elle est l’un des grands domaines de l’informatique et car cela leur permettra d’en comprendre la nature profonde. Ensuite, ils pourront très bien ne plus écrire une seule ligne de programme de toute leur vie.

La programmation, « excellent outil pédagogique »

Last but not least, la cerise sur le gâteau pédagogique. La programmation est un excellent outil pédagogique au service des disciplines, des enseignants et des élèves. Elle favorise l’activité intellectuelle. En effet, on constate une transposition des comportements classiques que l’on observe dans le domaine de la fabrication des objets matériels. À la manière d’un artisan qui prolonge ses efforts tant que son ouvrage n’est pas complètement terminé, un lycéen, qui par ailleurs se contentera d’avoir résolu neuf questions sur dix de son problème de mathématiques (ce qui n’est déjà pas si mal !), s’acharnera jusqu’à ce que fonctionne le programme de résolution de l’équation du second degré que son professeur lui a demandé d’écrire, pour qu’il cerne mieux les notions d’inconnue, de coefficient et de paramètre. Ce surcroît d’activité se révèle être très précieux pour des apprentissages solides. Il enrichit la panoplie des outils pédagogiques de l’enseignant.

 

Jean-Pierre Archambault Président de l’EPI (association Enseignement Public et Informatique)

3 commentaires sur "« L’informatique est au coeur des activités numériques essentielles pour le pays »"

  1. Loys Bonod  17 décembre 2014 à 13 h 44 min

    Malheureusement, qu’on le veuille ou non, le geste technique n’est plus le même avec un simple silex qu’on saisit dans la main et des dizaines de millions de code dans un système d’exploitation qu’on met en œuvre d’un seul clic. Penser qu’on puisse comprendre la « nature profonde » ou garder, de façon citoyenne, la main sur un objet technique aussi complexe qu’un programme informatique est assez naïf.

    La comparaison avec l’industrialisation est éclairante malgré elle : les techniques industrielles ne sont jamais entrées dans une « culture générale » scolaire.Signaler un abus

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  2. Christian Puren  19 décembre 2014 à 15 h 10 min

    Je partage entièrement l’avis de Loys Bonod. L’argument de la « culture générale » qui est ce qui reste quand on a tout oublié est un peu trop facile, puisqu’il permet de légitimer a priori tout enseignement quel que soit son degré d’utilité… ou d’inutilité.

    Je constate que la proposition des tenants de l’apprentissage du code aboutit finalement à proposer une nouvelle « discipline » dans un système scolaire qui étouffe déjà sous la pression de l’encyclopédisme et d’une organisation d’enseignements isolés les unes des autres.

    Je remarque aussi, du moins dans les textes que j’ai pu lire, qu’aucun des partisans de l’apprentissage du code ne fait mention de ce qui se passe dans les autres pays. Ce type d’apprentissage dans le cadre d’une discipline spécifique est-il mis en place ailleurs en Europe ? Si oui, dispose-t-on d’évaluations nationales ?

    C.P.Signaler un abus

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  3. prof  20 décembre 2014 à 17 h 05 min

    la culture scientifique ainsi que technologie peine à faire sa place. laissons s’exprimer les professeurs de disciplines scientifiques ou technologiques à ce sujet. Oublier les lois de l’électricité peut vous faire perdre la vie (bricolo du dimanche)…. ce qui n’est pas le cas d’un fait d’Histoire.Signaler un abus

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