Manuels scolaires d’économie : faut-il consulter les chefs d’entreprise ?

L’IREF (Institut de recherches économiques et fiscales) a analysé le contenu de huit manuels de SES et dénonce une présentation biaisée de l’entreprise. Ce que conteste l’Association des Professeurs de Sciences Economiques et Sociales (APSES). Regards croisés.

Igor Martinache

Igor Martinache

L’économie est-elle bien enseignée au lycée ?

Lucas Léger, chargé de recherche à l’IREF : Nous ne disons pas que les professeurs ne font pas bien leur travail, ni qu’ils suivent aveuglément les manuels. Notre étude porte sur huit manuels scolaires de SES, de 1re et de Terminale. Nous critiquons leur contenu, et indirectement les programmes qui les influencent largement. Par ailleurs, il y a eu une réforme importante, à la suite du rapport de l’Académie des sciences morales et politiques en 2008, qui critiquait l’enseignement des SES au lycée. Résultat : l’enseignement de la science économique d’un côté, et de la science sociale de l’autre, ont été séparés. Cela a vraiment amélioré la qualité des manuels, car avant de traiter de débats de façon pluridisciplinaire, il faut d’abord acquérir les outils d’analyse propres à chaque discipline.

Igor Martinache, enseignant agrégé de SES, membre du bureau national de l’APSES :

Depuis la dernière réforme du lycée, les élèves de seconde doivent suivre au moins un enseignement d’exploration au choix : SES ou principes fondamentaux de l’économie et de la gestion. Mais leur volume hebdomadaire est insuffisant. Par ailleurs, l’APSES défend une approche pluridisciplinaire de l’économie. Nous regrettons le cloisonnement instauré entre l’économie et les sciences sociales. Cela rend notamment l’enseignement moins concret et attractif pour les lycéens.

L’entreprise est-elle traitée à sa juste valeur dans les manuels de SES ?

Lucas Léger : Elle est abordée de deux façons. D’une part, de manière très théorique : dans les cours d’économie, l’entreprise est présentée comme l’unité qui regroupe l’ensemble des moyens de production. C’est impartial, mais ça ne dit pas grand chose aux élèves… D’autre part, dans la partie sociologique, l’entreprise est présentée comme le lieu d’exploitation des salariés. Il y a souvent des photos de salariés mécontents, des images sur la concurrence sauvage. Cet antagonisme de classes, en toile de fond, est exagéré. L’entreprenariat est le moteur de la création de valeurs dans tous les pays. Ce que l’IREF reproche, c’est cette vision pessimiste typiquement française, que l’on ne trouve pas dans les manuels britanniques ou allemands: l’entreprise y est abordée de manière beaucoup plus pratique avec des modules montrant, par exemple, comment faire un business plan, ou ce qu’est la comptabilité d’entreprise et, aussi, des portraits d’entrepreneurs qui ont réussi.

Igor Martinache : C’est un faux débat : la critique de l’IREF n’est que la dernière d’une longue lignée venant d’une petite frange du patronat qui consiste à imputer la supposée « inculture économique des Français » à notre enseignement. Elle est injuste et infondée : d’une part parce que les entreprises, dans leur diversité, occupent une place importante dans nos enseignements  ; d’autre part parce que l’enseignement de l’économie ne se réduit pas au niveau micro économique mais il implique de comprendre les phénomènes macro économiques. Quand l’IREF dénonce, à propos d’un certain manuel, que seules 18 pages traitent de l’entreprise sur 382 pages, c’est mensonger ! Dans l’étude de l’IREF, il est aussi écrit que « les auteurs des manuels sont tous des enseignants, donc des fonctionnaires ». Cela révèle également une méconnaissance du monde économique : il y a de plus en plus d’enseignants contractuels. Et puis ils confondent la conception des programmes et la rédaction des manuels scolaires, qui émanent d’éditeurs privés, ayant fait le choix de faire appel à des enseignants pour les rédiger. Enfin, on ne peut déduire les pratiques enseignantes des contenus des manuels : très peu d’enseignants de SES suivent les manuels à la lettre. Ces derniers ne représentent qu’un outil parmi d’autres.

Des chefs d’entreprise doivent-ils être associés à la rédaction des manuels scolaires ?

Lucas Leger

Lucas Leger

Igor Martinache : Chacun son métier. Contrairement à ce qui est insinué, les enseignants connaissent eux aussi le monde des entreprises privées et, réciproquement, diriger une entreprise ne fait pas nécessairement de vous un connaisseur du monde économique dans sa complexité, et encore moins un pédagogue. Du reste, nous recevons régulièrement des acteurs économiques dans nos classes et avons des conjoints, des amis et aussi bien souvent des expériences dans le secteur privé.

Lucas Léger : Il nous semble pertinent de faire appel aux spécialistes de la discipline enseignée. Au moins de les consulter. Et qu’on ne nous parle pas de neutralité ! Elle est déjà atteinte dans la mesure où tous les aspects de la vie économique ne sont pas mis au même plan.

Comment parler autrement de l’entreprise aux lycéens ?

Lucas Léger : Il faut emmener les élèves dans les entreprises. Certains le font déjà mais peut-être pas suffisamment. Ce pourrait être intéressant de systématiser une intervention en entreprise, en 2nde, en 1re et en Terminale. Il faudrait aussi mieux accompagner les élèves en amont de leurs stages en entreprise dont beaucoup ne retirent rien ou presque aujourd’hui.

Igor Martinache : Dès que l’on veut organiser des sorties dans les entreprises, on nous ferme très souvent les portes… Sur le principe, nous y sommes pourtant favorables. Faire aimer l’entreprise ? Ce n’est pas le sujet. Nous ne sommes pas là pour endoctriner les élèves. Notre objectif est d’abord de faire connaître la diversité des entreprises, d’amener les élèves à penser par eux-mêmes et à porter un regard critique sur le monde qui les entoure. En revanche,  s’il fallait adresser une critique à nos manuels, c’est que ce sont souvent les mêmes grandes multinationales, connues des élèves, qui sont prises en exemples, au détriment des autres.

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