Prof en REP : « L’impression de devoir me battre pour faire cours »

Dans "Jours de collège", Sophie Delcourt livre un récit édifiant de sa première année d’enseignement dans un collège difficile de banlieue parisienne.

DEF_couv_cuneo.inddQu’est-ce qui a été le plus dur lorsque vous avez commencé à enseigner, dans un collège classé en « ZEP », et aujourd’hui « REP »  ?

La découverte de la réalité a été brutale. J’idéalisais le rapport des élèves à l’école, sans doute parce que j’ai effectué ma scolarité dans un collège relativement bourgeois en province. Je n’avais jamais été confrontée à un tel rejet de l’école et des enseignants. J’arrivais de Paris, pétrie de bonnes intentions. Avec l’idée que, ayant été nourrie par les valeurs de l’école républicaine, je pouvais rendre la pareille à d’autres élèves. Au lieu de cela, j’ai eu le sentiment de me prendre une porte à la figure. Il y a eu d’emblée un malentendu : les élèves n’ont pas compris que j’étais là pour eux, avec la ferme intention de les aider. J’ai eu l’impression de devoir me battre pour, simplement, faire cours.

Que vous a-t-il le plus manqué pour enseigner dans de bonnes conditions ?

Je n’ai pas eu de formation spécifique. J’ai passé le concours il y a plusieurs années et comme j’enseignais à l’université, une fois que j’ai soutenu ma thèse (1), on a considéré que je savais enseigner. C’était très gentil car cela m’a évité un an de stage, mais ce n’était pas sérieux. Au début, je ne savais pas faire un cours. J’ai dû composer avec mes propres souvenirs de collège. Mon cas n’est pas isolé, tous les vacataires sont dans la même situation. Rien ne peut préparer à ce que j’ai vécu, sauf peut-être en faisant des stages in vivo. Et puis c’est une question de moyens : on n’a pas toujours assez de tables pour séparer les élèves, ni assez de surveillants. Résultat, on doit garder en cours des élèves qui perturbent toute la classe.

Dans votre ouvrage, vous dénoncez « la désinvolture de l’administration ». Quel est le problème ?

Quand j’ai été séquestrée par deux élèves de 4e, l’an dernier, le chef d’établissement a minimisé les faits, en m’expliquant que cela m’était arrivé parce que j’étais débutante. Au point que les parents s’engouffraient dans la brèche ! Il a fallu se battre pour obtenir un conseil de discipline. D’une manière générale, l’administration est prise entre le marteau et l’enclume, entre les profs qui voudraient un maintien de l’ordre et la nécessité pour l’établissement d’adresser des statistiques au ministère. Or un collège est aussi jugé en fonction du nombre de conseils de disciplines qu’il organise…

Vous évoquez des équipes pédagogiques soudées, avec des « alliés inattendus ». Tout n’est donc pas si sombre ?

Non, ça a été la bonne surprise ! La raison pour laquelle j’arrivais encore à me lever le matin ce sont mes collègues. Ils ont été la lumière de ces mois sombres. Pour en avoir discuté avec les « anciens », il y a une corrélation entre le niveau de difficulté de l’établissement et la solidarité entre enseignants. J’ai des amis qui exercent dans des quartiers plus tranquilles et qui sont confrontés à des collègues beaucoup plus égoïstes. Dans mon établissement, c’est presque une question de survie de s’entraider.

Pour mettre fin aux problèmes de discipline, vous semblez dire que la solution est l’exercice noté. Les notes au collège sont-elles vraiment la solution ?

On en discute beaucoup entre enseignants, mais je n’ai pas d’avis tranché. Par héritage, je suis plutôt attachée aux notes et au système de progression, à la valorisation des élèves qui font des efforts. Mais je comprends aussi ce que la note peut avoir d’humiliant et d’inhibant pour les élèves en difficultés. J’ai juste peur que l’on brise le thermomètre pour masquer le désastre. Des collègues me disent ne plus savoir quoi évaluer. Ils craignent d’être obligés d’abolir les notes l’an prochain, tellement le niveau des élèves de 6e est catastrophique. Beaucoup ne savent pas ouvrir un cahier et encore moins écrire leur nom ! Résultat : on va peut-être arriver à un système sans note, mais probablement pour de très mauvaises raisons.

Vous sentez-vous mieux « armée », maintenant que vous avez un an d’expérience ?

C’est encore loin d’être idéal mais je ne suis plus une débutante et les élèves le savent. Le fait d’être revenue en septembre me confère une petite autorité. Surtout, je ne suis plus surprise. Parfois, j’étais désemparée par les remarques et la mauvaise foi des élèves. Aujourd’hui, plus rien ne m’étonne et je sais mieux comment réagir. C’est d’ailleurs un signe positif : je n’ai encore exclu aucun élève de mon cours depuis le début de l’année…

Quels conseils donneriez-vous aux enseignants débutants ?

Il est très compliqué de donner des conseils. J’en ai moi-même reçu beaucoup, sensés et avisés, mais aucun ne peut préparer à la confrontation avec la réalité. L’an passé, j’ai commencé par faire un discours sur l’école de la République et la liberté d’opinion. Ça a été un flop monumental. On m’a reproché d’employer du vocabulaire trop compliqué, même si au final les élèves apprécient qu’on les prenne pour des adultes. Je conseillerais de poser immédiatement le cadre et les règles. Cela peut paraître trivial et ridicule, je n’en voyais d’ailleurs pas l’intérêt l’an dernier, mais cette année j’ai dit d’emblée que je ne tolèrerais aucun objet lancé en classe, ni aucune remarque insolente. Le vouvoiement peut être une bonne idée, surtout avec des élèves difficiles, même s’ils sont très jeunes. A bien des égards, une classe difficile ressemble à une « meute ». Il est donc essentiel de se tenir debout à la porte lors de l’entrée des élèves et de stopper tout dérapage. Ramasser les carnets de correspondance, en début de cours, ou encore imposer un plan de classe, sont aussi des options intéressantes qui permettent de poser son autorité quand elle n’est pas acquise.

Note(s) :
  • (1) Sophie Delcourt (il s'agit d'un pseudonyme) âgée de 29 ans, est professeur d’Histoire-géo, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure,

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